Annette von Lucke

Une artiste allemande à Lods (Vallée de la Loue)

Paroles recueillies par Denise Dromard-Montredon

Lettres comtoises, n°6 nouv. série, 2011

 

Annette von Lucke est née à Schweinfurt (Basse-Franconie, Allemagne).

Artiste-peintre, elle travaille et enseigne à Lods.

 

Denise Dromard-Montredon : Vous avez créé l’Atelier Lodois en 1994 mais vous avez sans doute découvert Lods bien avant ?

Annette von Lucke : Mon mari et moi avons découvert le village en 1991-92. Pendant trois ans nous avons sillonné la Franche-Comté à vélo et en 1992 nous avons décidé d’acheter une maison. Nous avions une liste de « pour » et de « contre » que nous consultions tous les soirs : il nous fallait une rivière, une gare, une montagne avec vue, des commerces (épicerie, boulangerie, restaurant). Alors que nous pensions avoir épuisé toutes les possibilités dans le coin et avions décidé d’abandonner nos recherches, mon mari a vu l’annonce de cette maison à vendre dans une banque d’Ornans. Nous avons constaté que l’on pouvait cocher beaucoup de « pour » sur notre liste et qu’il y avait un « plus » : une trouée dans la montagne d’en face qui nous permettait d’avoir un maximum de soleil.

D.D-M. : Au fur et à mesure de votre installation, comment se sont développés vos rapports avec les habitants ?

A.v.L. : Tout d’abord, le nombre d’habitants n’a pas beaucoup changé depuis 1993 : nous sommes à peu près 270 habitants. Beaucoup d’enfants de vignerons viennent en été à Lods avec leur famille. J’ai d’abord restauré la maison avec des ouvriers de la région et je me suis présentée « à chaque porte » pour parler de mon projet d’atelier. En 1995, j’ai proposé des cours de dessin gratuits pour les enfants du village le mercredi, à condition que ceux-ci corrigent mon français et ça a duré quatre ou cinq ans. Parallèlement à cela, j’ai organisé des cours à l’année. J’ai été invitée aux apéros-repas dans le village. Les gens sont venus aux vernissages [il y avait toujours quelque chose à boire ou à manger chez Annette]. Enfin j’ai été assez rapidement connue grâce à mes élèves qui venaient de la région. Pendant l’été, j’avais également des stages de peinture pour les gens de l’extérieur et c’est une voisine qui venait préparer les repas pour les groupes qui résidaient chez moi.

D.D-M. : Revenons à votre exposition du printemps dernier. Comment vous est venue l’idée de dessiner les cabanes des Lodois ?

A.v.L. : J’avais repéré ces cabanes au cours de mes promenades et puis l’hiver dernier deux de mes voisins, des enfants d’anciens vignerons, sont morts et ça a été l’événement déclencheur. En février-mars, il faisait beau, j’ai décidé de les dessiner avant qu’elles ne soient détruites. Ensuite j’ai pensé qu’il fallait accompagner ces dessins de textes, précisément de petites histoires, de petites choses drôles, que j’avais recueillies auprès de mes voisins. Dans mes premières années à Lods, j’avais rencontré ces gens dans les champs et on avait bavardé un peu ensemble. Je me suis souvenue de ces histoires, je les ai écrites et ensuite j’ai pensé à une petite expo « Souvenirs ». Puis j’ai ajouté entre autres choses une betterave rouge, un chou, que j’ai dessinés dans le jardin d’un de mes voisins espagnol parce que c’étaient aussi des souvenirs liés aux gens du village. Tout cela a abouti finalement à une exposition et à un livre. J’ai gardé le secret des cabanes jusqu’à l’ouverture de la galerie à Pâques. J’ai invité tout le monde à l’exposition, même les gens que je savais fâchés entre eux. Il y a eu quatre-vingts personnes qui ont regardé, lu et ajouté des anecdotes aux histoires déjà existantes. Il faut dire aussi qu’avec ces cabanes, c’était pour moi le signe de mon retour professionnel au village après de dures épreuves personnelles. Ces cabanes me touchent beaucoup: elles racontent l’histoire du village, des gens qui ont travaillé là, qui y ont rangé leurs outils. Et puis j’adore les vieux bois, les poignées de porte...

D.D-M. : Vous avez mentionné un Espagnol. Finalement vous n’êtes pas la seule étrangère dans ce village.

A.v.L. : Non ! Il y a des Italiens qui sont venus autrefois quand il y avait ici des usines, des forges dans le bas du village, et la vigne bien sûr. Dans les années 40, il y avait encore plus de 1000 habitants au village. Il y a encore beaucoup de familles italiennes, il suffit pour s’en rendre compte de consulter l’annuaire téléphonique. À Mouthier-Hautepierre, ce sont plutôt des Espagnols.

D.D-M. : Vous avez l’impression d’appartenir maintenant à ces paysages...

A.v.L. : Quand je rentre en Franche-Comté, je suis chez moi : les vallées, les montagnes, l’atmosphère, les couleurs... J’ai planté une partie de mes racines ici. Je n’ai jamais vécu aussi longtemps ailleurs. J’adore les autres régions françaises comme les Alpilles, la Côte atlantique, la Provence, mais elles sont moins sauvages et il y a trop de tourisme. Ici il y a des montagnes, des rivières, des lacs. C’est très varié. Je crois aussi qu’ici, les gens sont peut-être plus proches des Allemands, plus proches des gens de Hambourg qui sont un peu renfermés (rires...).

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