Jacques Pautard, Grand chœur vide des miroirs, Paris-Orbey, Arfuyen, 2014, 204 p., 14,50 €.

Il s’agit ici du premier recueil de poésie signé de Jacques Pautard, auteur par ailleurs d’un texte autobiographique publié chez Cêtre en 2006, Duos d’une seule voix. Quatre saisons d’un Noir « Marron » dans la Comté de Bourgogne.

Tout en appréciant l’œil de peintre et la musique propres à l’auteur, ceux qui ont vécu cette période marquée par les écrivains de la Beat Generation y retrouveront l’urgence qu’il y avait pour beaucoup de jeunes du monde entier à l’étroit dans leur vie préréglée, de répondre à l’appel de l’inconnu. En se prenant un peu pour un petit-fils spirituel de Rimbaud, on partait en général pour échapper à l’ennui du confort « bourgeois », résolu à cueillir son destin aux marges de la société. Pour le jeune autodidacte curieux de tout, et d’abord de lui-même, ce vaga­bondage peuplé de rencontres formatrices tient lieu d’université, surtout dans l’étape parisienne, Chez Popof, au plus près des trésors des musées, des bibliothèques et des cinémas.

Cette section commence comme une balade du temps jadis : « En notre âge des cavernes, / notre beau printemps de guitares » et rend hommage à ce refuge qu’était la maison de l’exilé russe : « une maison – toute une rue – à travers ses nuits et ses jours / bâtie de rêve et de carton où nous fut asile et séjour, /poètes de paille et de pampre en ce temps-là que nous étions. » Mais derrière la joliesse de la poésie et le charme nostalgique de la jeunesse enfuie, il y a surtout, pour cet écorché vif, la quête de soi, ses exigences et ses douleurs qui tenaillent plus que la faim, car il ne s’agit pas de n’importe quel pré-soixante-huitard chevelu. Chevelu il l’est, mais crépu aussi, et du genre charbonneux qui fait se rétracter le bourgeois dans sa coquille.

Métis et bâtard issu de la rencontre improbable d’un soldat noir de l’armée du général de Lattre et d’une paysanne de Haute-Saône, abandonné aux bons soins d’une éducation institutionnalisée (l’Assistance publique, la DDASS, le centre d’apprentissage, la maison de correction), l’auteur ne cesse de se heurter à l’insoluble mystère d’une identité irréductible à ses données tangibles. Toute démarche conduit à l’impasse et au néant, tandis que s’éclaire peu à peu le titre énigmatique de l’œuvre, Grand chœur vide des miroirs :

 

Ai mon propre assassin pour frère, un trou dans la mémoire publique pour père, pour mère une grasse odeur de frites à l’Assistance, / un dessin aux craies de couleurs, pour sœur, l’égale distance de rien / pour horizon et pour chemin ; pour science ces milliers de livres que j’ai lus et dont aucun ne parle de moi ! (Mélanine).

Le métis, le « mal tissé », se voit comme un défaut, une créature issue d’une arithmétique paradoxale où l’addition des différences qui l’ont engendré produit une soustraction :

 

(…) jamais tu ne seras chez toi chez toi (…) [Moi] qui suis un blanc de couleur noire, / un blanc sans berges, un Noir sans fond, sans profondeur que de douleur… / Ma vie (…) à jamais emportée dans sa longue contradiction, / coincée dans cette porte ouverte et cage d’être / en deux couleurs, entre deux masques au bal du monde, (…) diminué de deux races plutôt que d’en être augmenté (…) à la croisée de tout ce qui sépare un être de lui-même / pour qu’il soit ! / (…) deux moitiés d’une unité, ne pouvant se connaître que dans le miroir de la lame / venant de les séparer – parmi leur sang !

 

Alors comment approcher au moins ce que l’on est ? Dans un premier temps, la réflexion débouche sur le constat, lourd et redoutable par ce qu’il peut générer de haine en retour, que le Noir ne peut trouver son identité que dans cet autre miroir, celui offert par le regard des Blancs, dans la haine mêlée de peur qu’il y voit, seule réalité qui, selon lui, échappe au néant. C’est le temps de la frustration et de la colère, où le pays qui vous a vu naître est « l’ennemi et ses lois une menace ».

Mais plus tard, dans une longue et intéressante analyse articulée autour de vertigineux paradoxes, c’est le théâtre qui s’impose comme un rite magico-religieux d’accès à l’identité, par le masque « qui permet d’être plus en étant moins ». Le « mal tissé » entrevoit un chemin dans un jeu qui « (…) recoupe le divorce de l’être que s’est un être à lui-même, et le rend à lui-même un peu, le montre à lui dans son reflet. (…) Cet insolent baptême de l’homme par l’homme, / cet accouchement de l’humain dans un drap tissé de ses mains / sur la trame d’un acte sien. (…) Et qui fit, avant tous les dieux, du masque le père des hommes. » (La lanterne magique, 2).

L’auteur ne s’en tient pas à ses tourments personnels, il observe, sur fond de contexte géopolitique, la situation de ces migrants « aux reins plombés, au regard las… De ceux poussant / la caravane ‘depuis Sumer, depuis Elam’, et portant / la plus grande part du désert qu’est la vie des hommes / sur leur dos à travers l’Histoire… » (Atlas). Il reconnaît dans son malaise le « désaccord d’avec soi où vit tout homme noir en Europe » (Mélanine). C’est la « vérité intime » qui est « de ne jamais me correspondre, et surtout / pas dans une langue faite pour m’y interdire ». Ce désaccord est un divorce d’avec soi-même, d’où l’importance dans l’œuvre du thème de la coupure ou du rétrécissement. Dans Petite Ville, avec un humour doux-amer, l’auteur revient sur son enfance à Vesoul, sur les charmes étriqués et soporifiques d’une cité provinciale n’ayant à offrir que l’idéal d’une vie « châtrée », « divisée » d’elle-même, une ville où, dit-il « je fus ma propre éclipse ». Les immigrés aussi, esclaves des temps modernes, simples instruments déchus de leur humanité (Atlas), vivent l’exil comme une division de leur être intime : « Absentés d’eux ! qu’ils sont pourtant et souffrent à tous les instants, / refendus d’eux jusqu’à leur moelle / leur langue leur cœur leur aimer – leur haïr – / accourcis de toute leur taille, appauvris de tout ce qu’ils sont (…) » (Le Parvis de Sainte Madeleine). Mais ce rétrécissement, c’est aussi celui qui est imposé au pauvre, d’une manière générale, typiquement, dans les premières décennies de l’après-guerre, à l’ouvrier qui ne peut vivre qu’en étant « accourci », « réduit à son seul usage pratique » de machine, qui ne peut la gagner, sa vie, « Aux conditions de l’oublier – une vie – de la rêver, de la saouler, / d’essayer de n’en pas crever (…) » (Les cœurs verts). Cela n’empêche pas une certaine nostalgie pour cette époque antérieure à l’éducation de masse, où, pour un autodidacte idéaliste comme l’auteur, « savoir avait sens d’espoir », où « culture valait confiance en les hommes et leur avenir » et où les usines étaient des « Sherwood, des bois profonds / où levait la conspiration pour la libération du monde » (Les cœurs verts).

Peu d’idéalistes voient leur idéal devenir réalité. Dans le poème de fin, La clef des champs, se lisent la désillusion, la frustration et le renoncement aux espoirs mis dans la route, la clef servant à la fois à comprendre l’expérience, et à la refermer comme elle l’avait ouverte. Non sans ouvrir pourtant, sorte de clef des chants, sur la compréhension de ce qu’est le poème pour son créateur : « Et qu’est ce poème ou sinon de continuer l’auto-stop / à la marge bordant les mots comme autrefois les véhicules ? / Ils vous prennent à bord ou pas, / vous mènent loin ou au prochain carrefour où vous trouverez / de meilleures chances de joindre bientôt votre beau mirage. (…) / Oui, même poème indécis, même rêve de chair et d’os / sur la route ou sur le cahier, à longue page, à cœur serré (…). »

La route et le poème étant devenus le reflet l’un de l’autre, on soulignera la singularité de l’écriture de Jacques Pautard, une écriture parfois étouffante par son parti pris de recours au sens réfléchi, parfois énigmatique, souvent émouvante. Il nous en livre la source intime – et nous lui laisserons le dernier mot – dans ce passage où il se remémore son entrée au Foyer de l’Enfance Abandonnée de Vesoul :

 

Il résonnait un accord dans ce parc une chanson / que jamais nul n’entendit mais que ceux qui y entraient / reconnaissaient de mémoire… / C’est cette berceuse-là qui écrit, ce n’est pas moi, / mon petit verger de mots en vient toujours et le li- / vre d’une vie qui ne se défarde même plus / la nuit de l’insomnie où elle cherche à rester à / portée du jour venant, / tel de l’enfant laissé seul avec sa peur pour chandelle… : / ‘qu’ai-je fait, qu’ai-je oublié ?’. (Petite ville).

Claude Peltrault