Jean-Marie Jacquet, Mes frères Roger, Pagnoz (39), Les éd. du Vendredi, déc. 2014, 201 p., 18 €.

Jean-Marie Jacquet est l’un des cofondateurs du Cirque Plume et à ce titre son récit revêt un intérêt particulier. Il parcourt les années de son enfance, de son adolescence puis de sa vie de jeune homme pour s’arrêter au moment de la mort de son frère Roger.

Le jeune garçon vit avec sa famille dans les faubourgs de la petite ville de Salins. Il a pour son grand frère une vénération particulière et c’est par une image de lui que le livre commence avant même que le père ne soit nommé. Celui-ci, Émile, est connu pour sa bien­veillance et sa propension à « lever le coude ». Mais, dans la famille, on utilise une expression pudique – alors que le langage est généralement cru – pour désigner son état : on parle de « fatigue ». Et puis l’enfant se demande pourquoi cette bienveillance est réservée aux relations extérieures à la famille.

Le livre n’est pas construit en chapitres, mais en paragraphes inégaux, parfois très courts, une ligne ou deux, ou plus longs, jusqu’à une bonne page. Ainsi le narrateur dévide les souvenirs d’autrefois – le récit commence quand il a sept ou huit ans – avec des événements qui marquent une enfance et les réflexions qui les accompagnent. Paradoxa­lement, cette brièveté et cette discontinuité donnent à l’ensemble une forme d’unité permettant de restituer beaucoup de ces petits riens qui font une vie de l’enfance à l’âge d’homme et de marquer comment ils se succèdent dans une forme de présent permanent.

Cette construction permet aussi de glisser la complexité des relations d’une famille recomposée, par petites touches, comme autant de coups de théâtre, ainsi que l’enfant les a apprises au fur et à mesure de l’écoulement des jours : voici qu’apparaît un frère inconnu, issu d’un premier mariage du père et qui, lui aussi, s’appelle Roger. Le frère que le lecteur connaît depuis le début du livre devient donc, dans le récit, Roger Wormser : il est lui aussi un demi-frère, fils de la mère avant son mariage avec Émile. Quant au troisième, Gilbert, il a pour deuxième prénom Roger. Ce qui lui fait dire que l’enfant a pour frères deux Roger et demi… et justifie le titre de l’ouvrage. Gilbert est le fils que le père a eu avant la guerre avec une première femme. Mais leur « histoire a mal tourné ». Voici les oncles, les tantes, les cousins, les cousines, les grands-parents, à qui la famille rend visite. Et les voisins, les camarades d’école, la fille du dessus… Il y a aussi la mésentente entre les parents, avec les disputes, les cris, les paroles mauvaises et l’angoisse que ces scènes déclenchent chez le narrateur enfant.

Curieusement, le récit passe rapidement sur l’adolescence et sur le début de l’âge d’homme : un quart seulement est consacré, et de façon très elliptique, à la quinzaine d’années qui précède la mort de Roger Wormser, alors que les trois quarts rendent compte de quatre années d’enfance. Comme s’il s’agissait de gommer le long ennui du collège. La prise d’indépendance, avec ses petits métiers. Mais les mêmes ellipses parlent des appartenances successives à différents groupes musicaux jusqu’à l’entrée dans la fanfare Léa Traction, celle-là même dont naîtra le Cirque Plume. Et on sait de quelle importance pour le narrateur fut le départ de cette nouvelle vie. On pourrait cependant voir dans ce déséquilibre une cohérence avec le titre de l’ouvrage : cette partie de la vie du narrateur est marquée par son éloignement de ses frères, en particulier de Roger Wormser qu’il vénérait autrefois. C’est d’ailleurs sur la mort de ce dernier que le récit s’achève.

Le style du narrateur se confond souvent avec le langage des personnages. Il rend compte du parler populaire tel qu’on l’entend dans les faubourgs et tel que le parle une partie de la population. On y trouve cet argot léger, quelques-uns de ces mots qui appartiennent à une époque, comme « la deudeuche », ou les « Boches », quasi inusités de nos jours, mais la plupart constituent le fond de la langue des petites villes, des campagnes, du peuple, des cours de récréation. Ainsi, on porte un « falzar », on « gueule », on est une « mauviette » ou un « con », on se « goinfre », on a des « frangins »… Les parties purement descriptives ou informatives relèvent d’un langage simple mais dont le caractère standard est souvent rompu par un terme familier.

On referme le livre avec la sensation d’avoir assisté à une multitude de petits moments qui font une vie, d’avoir vu grandir un personnage, d’avoir partagé quelques-unes de ses désillusions et, en filigranes, le début d’une grande aventure qui nous concerne toujours, chaque fois que l’on voit le Cirque Plume planter son chapiteau.

 

André-Noël Boichat