Thomas Henriot

 

Entretien de Jacques Montredon avec Thomas Henriot

Lettres comtoises, n° 2 nouv.série, 2007

Thomas Henriot, né à Besançon en 1980 et diplômé des Beaux-Arts de Besançon (2003), a déjà parcouru le monde à grands pas, mais a surtout séjourné en Inde en 2004, 2005 et 2006 pendant de longues périodes. Il a déjà à son actif plusieurs expositions, à Besançon et en Franche-Comté bien sûr, mais également en Inde (Hyderabad, Pondichéry, Ahmedabad, Bhopal) et au Sultanat d’Oman (Mascate). Sa dernière grande exposition à Besançon s’est tenue à l’IUFM de Franche-Comté en octobre 2006. Intitulée Shiva-Lingam, elle rassemblait les œuvres produites lors du dernier séjour de l’artiste à Bénarès. Les reproductions insérées dans ce numéro des Lettres Comtoises proviennent de cette exposition (photographies de Georges Panneton).

Jacques Montredon : En 2004, tu as passé huit semaines à Bénarès (Varanasi). Tu as dessiné sur les rives mêmes du Gange. Tu te mêlais à la foule des pèlerins, puis tu t’asseyais, te mettais au travail. Certes tu faisais cela le plus légèrement du monde, mais tu n’étais pas invisible, et ton regard s’attardait… Est-ce que tout se passait en silence ou est-ce que tu abordais les personnes avant de les portraiturer dans leurs poses naturelles ? Quelles étaient leurs réactions ? De la complicité sans paroles, parfois des refus, un bref marchandage ? Un dialogue pouvait-il s’amorcer et en quelle langue ? Est-ce que quelqu’un t’a parfois demandé de faire son portrait ? Travaillais-tu régulièrement, fréquentant les mêmes lieux ou au contraire en changeais-tu fréquemment ?

Thomas Henriot : Lors de mon premier séjour à Bénarès, je suis bouleversé par un petit événement. M’insinuant dans les ruelles qui mènent aux rives du fleuve, je dépasse une boutique de tchaï (thé). À la vue de mon carton à dessin, plusieurs hommes m’appellent, me faisant signe de m’approcher, m’invitant à faire le portrait du vieillard qui est assis parmi eux. Il pose son regard dans le mien et j’observe le manège de deux agates grises, luisantes, du carton à mes yeux, de mes yeux au carton. Hagard, incrédule, j’achève mon dessin, le lui présente. La nacre bleutée s’inonde, de fines allées brillantes sillonnent les mille rides. Je lui laisse le dessin, fuyant mes propres larmes…

            J’ai séjourné plusieurs fois à Bénarès entre 2004 et 2006, y passant parfois des périodes de six mois. J’avais entamé depuis plusieurs années une démarche de « dessin en voyage », travaillant à l’encre et au pinceau, constamment sur le motif.

            De toutes mes pérégrinations à travers différents lieux, différents pays, Bénarès est sans doute la plus marquante.

            Très vite fasciné par cette ville, j’ai mis en place comme de coutume mon processus de travail.

            Je pars chaque matin, armé de mon attirail de dessin, sur les rives du Gange, effectuant toujours le même itinéraire : des marches des ghats (des terrasses) jusqu’à l’intérieur des temples. J’attends toujours avant de m’asseoir, d’imposer ma présence, un signe favorable ou une invitation. Rapidement je suis connu des baigneurs qui, comme soumis à des rythmes, proches de l’obsession, se rendent quotidiennement aux mêmes heures, sur les mêmes ghats, pour les bains, prières, ablutions et autres rites. J’entreprends de les dessiner, soit d’un commun accord établi par un échange de regards, soit à leur propre initiative, ou enfin les prenant peu à peu dans la toile du dessin, je choisis de les surprendre. La curiosité si naturelle aux Indiens, ajoutée à leur enthousiasme quant à la représentation de leur image, nous transporte alors dans un rapport de découverte mutuelle et de confiance.

            Ainsi de longs moments s’écoulent, chacun lisant, à travers mon ouvrage, le fil de ma pensée. Les regards convergent vers le dessin : naît alors une concentration collective, qui constitue d’heure en heure, et de jour en jour, le corpus de ma peinture. Les enfants sont chassés et tout autour de moi, chacun se fait complice de mon travail.

            En abordant un dessin, je cherche à priori à suivre une image en mouvement, suggérée par les poses magiquement agencées dans ces espaces sans limites.

            Plus tard, substituant un hindi laborieux à l’anglais, je comprends que la peinture, pur acte de concentration, est assimilée à une forme de méditation, à un acte sacré pour ainsi dire. Cela m’explique le profond respect, l’enjouement serein, et cette sorte de vibration qui environnent à chaque instant mon ouvrage.

            Au fil des jours, si je tarde à me mettre au travail, on m’y invite, m’honorant du titre de « painter babu » (maître peintre). Salué sous ce nom tout au long de mon chemin, je me vois contraint de refuser les sollicitations.

            Certains, après des mois, me rappellent, de temps à autre, la promesse d’un portrait. Chaque soir, après avoir terminé mon travail, je suis invité à me laver parmi les hommes qui font leurs ablutions. Moments intenses : on me masse, on me coiffe, parfois on m’appose le bindi (point) ou la marque de Shiva (trois barres horizontales). On maquille mes yeux de khôl, on me passe un collier de chrysanthèmes que je sens flotter sur mon dos, on m’attache un bracelet ou on me glisse une bague au doigt. La nuit tombe, le linge est sec, nous buvons un dernier tchaï et nous nous dispersons.

 

 

À propos de Thomas Henriot – Cuba si

par Anne Dary, Conservatrice en chef des Musées du Jura (1993-2012), puis du Musée des Beaux-Artsde Rennes depuis octobre 2012

Lettres comtoises, n° 7 nouv. série, 2012

 

Thomas Henriot, né àBesançon en 1980, artiste nomade, a planté sa tente un moment à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Besançon (4 décembre 2011-11 janvier 2012). Les illustrations insérées dans ce numéro des Lettres comtoises rendent compte de cet évènement (photographies de Serge Mascret).

 

Vivre le dessin

Thomas Henriot dessine. Sur le motif. Au Maroc, au Liban, au Togo, en Chine, en Argentine, à Oman, au Mali, en Mauritanie, en Inde, à Marseille, à Cuba, au Brésil, partout où ses pas le mènent à la rencontre des autres et de terres étrangères. Son art lui sert de lien et de langage pour entrer en communication avec les spectateurs inconnus qui assistent à l’élaboration de ses œuvres. L’artiste dessine au sol plusieurs heures d’affilée, sans interruption, en public, et la présence de son corps au travail reste à jamais marquée dans ses rouleaux qu’il transporte avec lui, peintures légères et nomades.

Il réalise ses peintures sur de longues bandes de papier japon de 45 cm de large et pouvant aller jusqu’à à 30 m de long qu’il déroule au fur et à mesure de l’avancement du dessin, posant sa composition de façon quasi spontanée, presque aléatoire. Il juxtapose au motif figuratif, paysage, architecture, personnages, le frottage d’éléments réels qui sont à sa disposition autour de lui. Il mêle ainsi la représentation et son empreinte, l’image et la réalité.

L’encre de Chine, rehaussée quelque fois d’encre de couleur, est sa technique privilégiée, dont il a approfondi la connaissance auprès de peintres traditionnels chinois, lors d’un séjour en Chine populaire en 2005. La vivacité du trait, sa continuité, l’ampleur du geste, donne une originalité à ces documentaires de voyage, albums de souvenirs, mais aussi aboutissement d’une performance chorégraphiée dans l’espace urbain, gestuelle qui organise l’espace du dessin en processus existentiel.

L’expérience de ses nombreux voyages en Inde, et notamment à Bénarès, a marqué une étape essentielle dans sa démarche, celle de placer ses peintures au cœur d’une culture différente, dans une concentration proche de la méditation.

L’ensemble présenté au musée de Dole a été réalisé à Cuba, lors d’une résidence pour un projet rendant hommage à l’écrivain cubain Reinaldo Arenas. Thomas a mis ses pas dans ceux de l’écrivain et dessiné dans quatre lieux de La Havane qui ont marqué l’existence d’Arenas : le parc Lénine, l’hôtel Monserrate, l’ancienne prison du Morro et la plage de La Concha. L’artiste opère un va-et-vient entre le présent et le passé, entre sa vie et celle d’Arenas, entre le Cuba d’hier et celui d’aujourd’hui. Il retrouve les traces tragiques de l’écrivain, persécuté par le régime castriste pour homosexualité, qui connut la prison, les camps puis l’exil aux États-Unis, le sida et le suicide. Il rend compte d’une réalité poétique et des rencontres que son activité d’artiste peignant sur le motif occasionne.

Il décrit ainsi son projet cubain : « Tout le travail est envisagé comme un projet d’installation dont le centre nerveux est la plage de La Concha, sorte d’“hétérotopie” : c’est un lieu de rencontre pour les homosexuels, une plage de pêche et de rites religieux, où l’on sacrifie des oiseaux en même temps que l’on peut suivre au loin les interpellations policières ou les baignades indolentes des familles cubaines. Une inquiétante mélancolie émane de ce lieu où j’ai choisi de me rapprocher du sol pour effectuer une série de dessins : sable, feuilles, détritus figurant le passé, comme les indices du parcours d’Arenas, reliques rappelant sans cesse l’imminence de la mort, la vanité. Le mélange du rite et du profane y cristallise la beauté et le dégoût: la peur et la rébellion cernent le territoire. »

La démarche de Thomas Henriot est tout à fait singulière car elle conjugue à la fois un vrai savoir- faire traditionnel, une découverte du monde pleine d’allant, un engagement de son métier d’artiste confronté en direct aux regards, une expérience physique du dessin en jet continu.

 

 

Digression

par Thomas Henriot       

Lettres comtoises, n° 7 nouv. série, 1012

 

Sur de longs rouleaux de papier japon, tracé à l’encre et au pinceau parmi les paysages, un jeune homme. Il est le narrateur de cette histoire sans début ni fin. De son lit en papier, il rêve La Havane.

Ces rouleaux, allant jusqu’à 22 mètres de long, épousent l’abrupt mur et la courbe au sol, ou flottent suspendus, déployant l’itinéraire peint en entier. Ils n’illustrent pas un propos mais délivrent un processus écrit par les dessins eux-mêmes.

Mise en scène d’une chorégraphie urbaine : peindre sur le motif, des heures durant, la ville et la mer, le hasard des rencontres. Le mince papier relève les empruntes du sol – plages sombres – bande enregistreuse où l’on est tantôt face à l’immensité, tantôt face au détail d’un objet à l’abandon, au grain d’une peau, à la vacuité d’un regard.

Nous sommes avec lui, avec eux dans cette maison. Elle dit la disparition, et l’intuition de joies prochaines. Danse mortuaire autour des portraits de famille, rite exhumant les sensations passées, du présent... Le dessin achevé ne sera pas retouché; instantané, il préfère demeurer dans ses temps.

Un rouleau écrit serpente au sol et s’élève en volume. On retrouve à son envers, en transparence, l’opacité du signe. Écrire en images, écrire en plein l’expérience physique du trait.

Dans la demeure craquelée, le pinceau entonne des chants ; l’ombre déposée fait voir une lueur : la langueur d’un corps endormi. L’homme se redresse à peine éveillé, nous regarde.

Tout à l’heure sa voix montera dans l’air.

Le lieu du dessin changé en espace (comme une hétérotopie) interroge notre perception.

L’invitation est pudique, à la digression : ne pas dévoiler et voir seulement ce qui est montré, ici l’impénétrabilité des lieux et des êtres. Dans les corps, les continents, des aliénations s’enlacent sans percer le mystère.

Incrédulité de l’homme devant la mort.

Glisser d’une architecture jusqu’au bord de la mer, ou remonter vers la ville, il ne choisit pas, car le rouleau, impermanence, en digérant les avenues stridentes, le ramène au silence, à l’hésitation. Il atteint à l’orée du papier le vestige d’un espace vierge, contenu, et fait dans l’objet banal une rencontre.

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