Dominique Gros, Histoire d’un amour ou Le roman de Pergaud, Équeurdreville (50), Éd. Le vent Qui passe, mars 2015, 163 p., 16 €.

Quelle merveilleuse idée ! Dépeindre Pergaud de façon inédite, à travers le regard d’une femme qui l’a profondément aimé.

Le livre de Dominique Gros, paru aux Éditions Le vent Qui passe, se présente sous la forme d’un journal évoquant le quotidien de la vie de Louis Pergaud et de Delphine Duboz, sa seconde épouse. C’est la jeune femme qui s’exprime et fait découvrir au lecteur l’intimité de cet auteur de génie, tué lors de la Première Guerre sans avoir pu dévoiler toute l’étendue de son talent.

Dans les années 80, une enquête que je menais sur « la Crèche Comtoise » – interprétée jadis non seulement par des acteurs bisontins mais aussi par certaines troupes villageoises – m’avait transportée jusqu’à Verne et Landresse. Outre leur passion pour ce théâtre en patois, je pensais que les gens du cru avaient une dévotion toute particulière pour Pergaud, qui avait exercé son métier d’instituteur dans leur école et immortalisé leur terroir grâce à son célèbre roman La Guerre des boutons publié en 1912.

Je me trompais. Ces anciens, enfants des élèves du célèbres auteur et, pour la plupart, issus de familles « bien-pensantes » du village, passèrent la journée à le dénigrer. Ils me le dépeignirent comme un fainéant qui ne pensait qu’à vagabonder, laissant sa première épouse – institutrice et plus âgée que lui – corriger ses copies, la délaissant de façon ignominieuse, pour finir par s’enfuir avec Delphine Duboz, une toute jeune fille du village, son ancienne élève (or, il s’avère que Delphine avait 25 ans, le même âge que Louis).

Grâce à ce livre, j’ai découvert Pergaud autrement. À travers les yeux d’une femme amoureuse et admirative.

Certes, ce roman idéalise Louis Pergaud, mais les deux visions reconstituent probablement une réalité : celle d’un homme de génie, un rêveur non pratiquant, perdu dans une campagne hostile encore imprégnée des préjugés de ce début du xxe siècle.

Sous forme de journal, écrit par Delphine et donc rédigé à la première personne, l’auteur évoque une grande partie de la vie de l’écrivain, depuis sa rencontre avec la jeune femme, fille du cordonnier de Durnes, jusqu’à sa mort sur le front en 1915, à l’âge de 33 ans.

Malheureux dans son premier ménage, Louis Pergaud a trouvé dans la famille Duboz de Durnes compréhension et convivialité. Le père Jules Duboz est un chasseur et un conteur, deux qualités qui ne peuvent que séduire le jeune instituteur. Parmi les quatre enfants, il y a Delphine…

En 1907, Pergaud part à Paris, un an plus tard, elle le rejoint. Dès lors, on vit avec le couple, rue des Ursulines, on partage ses espoirs lorsque De Goupil à Margot est en lice pour le Goncourt. Et l’emporte.

Durant sept ans (1907-1914), on va suivre la vie privée de Pergaud, son divorce avec sa première épouse et toutes les colères que la procédure génère, son mariage avec Delphine, son intégration dans la vie parisienne, mais aussi la carrière de l’écrivain, ses habitudes, ses angoisses face à la critique, ses craintes, ses joies. On s’infiltre dans l’intimité du couple. Et la Delphine du roman ne ménage pas ses mots tendres. Rarement, elle évoque Pergaud en l’appelant simplement par son prénom, plus souvent elle abreuve le lecteur de « mon Louis », « mon gros loup », « mon sauvage »… La première partie de l’ouvrage, journal d’une femme amoureuse, peut sembler un peu mièvre. L’auteur a-t-il estimé que la guerre avait mûri son héroïne ? La seconde partie s’avère plus grave et renseigne sur la vie des poilus dans les tranchées. Les lettres (réelles) que le sous-lieutenant Pergaud envoie à Delphine sont édifiantes.

Idée séduisante, thème passionnant, cet ouvrage aussi attachant qu’émouvant permet de découvrir Pergaud sous un autre angle.

 

Annette Vial