Julien Gravelle, Nitassinan, Marseille, Éditions Wildproject, septembre 2012, 287 p., 21 €.

NitassinanUn très beau livre nous arrive du nord du lac Saint-Jean au Québec, une région proche de la Franche-Comté par ses paysages, son climat et sa langue savoureuse. Il faut préciser que l’auteur, Julien Gravelle, qui y exerce depuis quelques années le métier de guide en traîneau à chiens et en canot, est un Franc-Comtois.

Le nom « Nitassinan », qui désigne le personnage principal de ce premier roman, signifie « notre terre » en langue ilnue. L’ouvrage, en effet, est consacré à ces immenses étendues de lacs et de forêts du Grand Nord canadien. Il conte, en neuf récits qui se déroulent sur cinq siècles, comment ces territoires ont été progressivement occupés par les émigrés européens.

C’est d’abord, avant la rencontre de l’homme blanc, l’histoire du très vieux kamentushit (shaman) Ashini et de son clan, de sa vie dans la forêt, des grandes chasses, des longs portages, des trocs à Metabetchouan avec ses voisins et alliés de la Rivière-du-Haut : les Wembats, les Castors et les Rats Musqués. C’est l’histoire de ses descendants, de la deuxième Pelashé, son arrière-petite-fille qui connut la guerre contre les Iroquois et perdit trois maris en un été. C’est l’histoire d’Uapaleo, le fils du Grand Corbeau qui fut le premier à rencontrer l’homme blanc, porteur de civilisation et de mort, et qui consentit à la conversion au Tse Manitu. C’est l’histoire de Keshinabé, pur Indien encore, qui se transforma en démon de la forêt. C’est l’histoire de Ti-Jean, le métis de la Nouvelle-France, qui connut la guerre contre les Anglais et le développement dévastateur de l’industrie de la peau, du défrichement des forêts, de l’installation des paysans et des églises et qui préféra quitter la civilisation pour répondre à l’appel de la forêt. Et enfin, plus près de nous, c’est l’histoire du vieux musher employé de la scierie Mac Leod et de sa femme puis du riche agriculteur Leopold qui, eux aussi, à un moment ou à un autre de leur existence, firent un retour à la vie sauvage. L’expérience pratique de l’auteur en forêt boréale lui permet d’être extrêmement précis, réaliste et passionnant.

Julien Gravelle explique son objectif : « Ce qui m’intéresse, c’est le moment de la rencontre, qui s’étale sur plusieurs siècles, entre deux civilisations bien différentes. »

Dans une évocation précise et nostalgique du passé, il parvient à nous faire appréhender de l’intérieur une autre façon de vivre, celle des anciens Amérindiens, avec leurs valeurs : la solidarité, le partage, la vie collective, le respect envers la nature et les animaux, l’harmonie de l’être humain avec son milieu, aussi dur soit-il. Car les habitants de la forêt sont des nomades qui voyagent à travers terres et eaux glacées :

Pour ceux de nitassinan, la terre ne se mesurait pas encore en hectares, en acres, en arpents, ni en lots, ni même en pieds carrés. Pour les gens de nitassinan, la terre n’était que passages. Sentiers de castors, chemins de martres, sentes de loup, trails d’humains. Chaque espace entre deux arbres était un passage, il y avait même des passages entre les branches des arbres (page 9).

Face à cet univers de déplacement se dresse notre civilisation de sédentaire qui convertit les Indiens, défriche les forêts, tue les animaux et détruit l’ancien monde et ses habitants comme le couple émouvant de « Celle qui campait dans le jardin de Dieu ».

L’opposition entre les activités de trappe et de portage des uns et les activités agricoles des autres (déjà évoquée dans la Bible à travers les deux frères ennemis Caïn et Abel) se trouve particulièrement bien illustrée par le septième récit : « Celui qui avait un frère ».

Un souffle épique parcourt ce livre du début jusqu’à la fin. Certaines nouvelles dont la force est telle qu’elles se gravent à jamais dans le cœur et dans la mémoire pourraient très bien, semble-t-il, faire l’objet d’une publication séparée.

L’écriture reste sobre et classique car l’auteur s’efface discrètement derrière son propos. Il décrit abondamment et très précisément les forêts, les rivières, les animaux, les saisons. Il traduit de façon poétique les sensations, les émotions et les sentiments avec beaucoup de simplicité et de naturel. Pour évoquer le vent du printemps, Julien Gravelle écrit dans l’incipit de son roman :

Grand-père Ashini sentait le vent chaud du sud caresser son visage. Il tendit une main fébrile vers le vent pour le serrer entre ses doigts. Il sentait, phalanges contre phalanges, la main du vent dans la sienne.

Lecteurs amateurs d’aventures en terres lointaines, vous resterez sous le charme de ces récits envoûtants qui sonnent justes et vrais. Ce livre puissant représente l’épopée d’un peuple et d’un pays mais il nous révèle aussi des choses essentielles sur la vie et sur le monde. Lisez-le et un souffle d’air frais vous emmènera de l’autre côté de l’Atlantique !

 

Françoise Maillot