CheneceJean-Paul Goux, Le Séjour à Chenecé, Actes Sud, mars 2012, 107 p., 14 €.

Ce récit est le troisième tome d’une trilogie intitulée Les Quartiers d’hiver qui comprend : 1) L’embardée, roman, 2005 ; 2) Les Hautes Falaises, roman, 2009 ; 3) Le Séjour à Chenecé, récit, 2012.

C’est l’année du bac, Alexis Chauvel est un élève médiocre, voué à l’échec, que ses proches considèrent comme un « pauvre d’esprit ». Ce jeune homme humble, solitaire inadapté au monde qui l’entoure, a volontairement choisi de ne pas s’imposer, de rester invisible aux yeux des autres.

En fait, la vie intérieure d’Alexis est un flux ininterrompu de contemplations et de cogitations. Le jeune homme est aussi très sensible à la poésie de la nature et sait voir ce que personne ne remarque, la beauté des choses inanimées. En quête d’un sens à sa vie, il se retire volontiers dans une pièce close de l’immense propriété familiale où il aime « nébuler », c’est-à-dire s’aban­donner passivement au courant de ses pensées et de ses impressions.

Il va finir par se trouver une place, celle de gardien du domaine, une ancienne abbaye de vingt-six pièces où il plante et ratisse pour remplir le vide du temps. Il devient accessoirement coursier d’une librairie et le monde des livres s’ouvre à lui.

Quelques rencontres enrichissent sa vie retirée, tout d’abord un photographe du passé dont il poursuit le travail. Puis une jeune femme intelligente qui l’aide à se poser les bonnes questions mais disparaît un jour à son tour.

Car entre temps, le jeune homme a une révélation en lisant la légende d’Alexis, un saint ermite qui lui ressemble, « l’histoire d’un homme qui vit inconnu dans la maison de son père ». Il réalise que sa vie apparemment dénuée de sens est la reproduction de celle de l’ermite qui n’a trouvé le salut que dans un absolu retrait du monde. Mais cette découverte suffit-elle à légitimer son séjour de quarante ans à Chenecé sans l’aide d’aucune sorte de spiritualité ?

Ce beau livre a su évoquer l’absence à soi-même, le silence, le retrait, l’étrangeté au monde au moyen d’un style d’une rare qualité. Le déroulement sans fin de la phrase se calque sur le monologue intérieur éperdu du personnage principal, par exemple à la page 48 :

Je lui ai montré le pays étroit, la petite route un peu bombée de Roncenay à Chenecé, le pays froissé aux hori­zons toujours proches, dont une main puissante semble avoir chiffonné en des temps immensément lointains la matière épaisse et meuble, avoir laissé depuis lors en l’état les par­celles désordonnées de ses prairies, bornées par d’épaisses haies ici et là plantées d’arbres médiocres, taillés en têtard, fourrés de lierre ou boursouflés par les guis, tandis que parfois, sur la ligne de crête d’un léger épaulement, ou bien au creux d’un clos peu profond, règne un chêne solitaire dans l’indifférence de sa gloire.

Françoise Maillot