Barbara Dasnoy

Extraits d’un entretien avec Barbara Dasnoy, peintre

par Jacques Montredon

Lettres comtoises, n° 4 nouv. série, 2009

 

Née en Allemagne,Barbara Dasnoy vit et travaille à Besançon. Diplômée de l’ERBA (École régionaledes Beaux-Arts de Besançon), elle a exposé en 2008 à Saarlouis (Treffpunkt Kunst) et à Besançon (Galerie La Pradelle). Ses prochaines expositions se tiendront en 2010 à Besançon (Galerie Zéro, l’Infini) et au Japon (Groupe Ryu).

Atelier virtuel: http://www.barbara-dasnoy.fr/

Jacques Montredon : Le dessin est donc fondamental pour toi, mais, concrètement, peux-tu nous faire entrer dans ton processus créatif et nous parler du choix du support, car je sais qu’il est de la première importance pour tout créateur ?

Barabara Dasnoy : Je consigne d’abord dans des cahiers ordinaires les réflexions à l’origine de mes peintures puis celles qui se révèlent en cours d’exécution. Ce sont des bribes de textes, des annotations et bien sûr des dessins. Dans un premier temps, je rapporte ces derniers sur des feuilles plutôt petites, au gré du hasard puis je passe très vite à un format plus grand (30-40) sur le même type de bloc avec un papier qu’on peut qualifier de pauvre, mais sur lequel je me sens bien. Ce papier anodin, humble, à faible présence, se prête à des mouvements longs et répétés et sa légèreté lui donne une sorte de pérennité.

J.M. : Tu n’as pas parlé de l’outil ?

B.D. : C’est vrai, il faut aussi considérer l’outil. Les techniques dites sèches m’ont rapidement séduite (crayon, pastel, craie, etc.). Un crayon est un outil incroyable parce qu’il vous suit partout. Lorsqu’on peint, on se heurte à la matérialité de la peinture, on doit donc toujours être attentif à plus ou moins d’épaisseur, de fluidité, d’opacité ou de transparence, alors qu’en dessin, cette préoccupation est réduite au minimum. Si vous voulez matérialiser, reproduire les images que vous avez en tête, le crayon vous aide à les penser : il est l’outil de l’immédiateté. C’est là où la fluidité du moyen intervient. Son extraordinaire rapidité est parfaitement adaptée à la vitesse avec laquelle les images se bousculent dans votre tête. Je devrais employer un moyen plus lent, je perdrais certainement beaucoup d’images.

J.M. : L’image nous conduit au processus créatif lui-même…

B.D. : En effet, je m’imagine un sujet, j’essaie de le dessiner. Avec l’expérience, je sais d’avance qu’entre le dessin imaginé et sa réelle existence physique, il y aura un clivage, une perte : l’état des formes auxquelles j’ai pensé ne sera pas tout à fait identique au dessin produit. Il y aura toujours une différence entre ce qui est imaginé et l’image produite, la forme définitive, mais cette infidélité même est garante de l’ouverture, laisse une marge d’interprétation et propose une suite. Le dessin va m’indiquer autre chose, ce à quoi je n’avais pas pensé, quelque chose que je n’avais pas vu jusque-là. Il va m’indiquer un état que je ne connaissais pas, il va donc m’enrichir, m’emmener plus loin, à condition que je reste ouverte aux propositions qu’il me fait. Ainsi s’installe une sorte de va-et-vient entre le dessin-image et moi-même.

J.M. : Une sorte de conversation intime ?

B.D. : Cela ressemble effectivement à une conversation : je pose une question sous forme de dessin et ce même dessin me donne une ou plusieurs réponses. Nous sommes ici dans des connexions très fortes entre l’œil, l’esprit et la main. Dans cette circulation, la main doit constamment relever des étapes différentes de la perception d’où, je dois y revenir, le besoin d’un outil rapide, fluide, sensible et aussi physique.

J.M. : Beaucoup de dessins s’organisent en séries, en thèmes…

B.D. : Oui, et je peux dire comment ces séries se mettent en place. Par un premier dessin, une idée prend forme. Ce dessin a laissé des questions en suspens qui en entraîneront d’autres… Actuellement les petites séries rassemblent 3 à 5 dessins, les plus grandes jusqu’à 10. Une série dure le temps de l’épuisement de la question posée initialement et des réponses possibles.

Mes dessins sont des pensées en forme de langage pictural, ils cherchent un équilibre, d’où leur état de suspension. Ils sont à la fois réjouissants pour ce qu’on pourra appeler, non sans une certaine réticence, leur état achevé, et douloureux pour leur part d’inachevé ! Mais l’envie de continuer d’aller de l’avant est à ce prix, comme pour toute création.

J.M. : Tu considères tes dessins comme un langage en soi…

B.D. : Je viens de parler de la ligne comme d’un flux continu, disponible, cela me paraît tout à fait semblable à la parole, c’est-à-dire à cette faculté générale de langage, ce don de l’homme pour le signe. L’écriture par exemple est un assemblage de lignes, en signes / images qui a donné aux hommes la capacité de retenir les paroles éphémères, de leur conférer une existence, au-delà de l’instant parlé.

Un système complexe a été élaboré à partir d’un simple phénomène, la ligne. Cela n’étonne pratiquement plus personne, mais tout au début, il y avait certainement l’homme sensible, qui découvre le plaisir du tracé par la main. Des ethnies comme les Vanuatu des îles de l’Océan Pacifique pratiquent encore des dessins sur le sable qui expriment leur compréhension du monde ; il existe aussi des ethnies du Sud-est africain qui décorent leurs maisons avec des formes géométriques et des couleurs très vives. Nous connaissons pratiquement tous ce plaisir fréquent qui consiste à griffonner sur une page, surtout dans des moments d’attente, ou celui de dessiner avec un doigt sur une vitre embuée, ou encore quand on est enfant, celui de tracer de grandes figures avec un bâton sur le sable à la fois mouillé et ferme d’une plage. Le tracé, la ligne constituent un langage commun aux hommes, et ce langage a emprunté ensuite différents itinéraires plus ou moins complexes.

J.M. : Tu inscris donc ton travail dans cette longue histoire du tracé “ naturel ”, langage commun à tous les hommes, mais comment cette filiation se manifeste-t-elle dans ton œuvre et plus particulièrement dans tes dessins les plus récents ?

B.D. : Pour ma part, c’est sans doute ce goût naïf et le plaisir du jeu, consistant à inventer des espaces d’un moment avec des lignes, qui me conduit. À mes débuts, mes dessins étaient la trace d’une réinvention des formes, je dis réinvention parce qu’elles préexistent en tant que telles. La ligne servait à décrire, à évoquer trapèzes et triangles en superposition. Devenue plus autonome, elle me permettait de découper la surface rectangulaire en quelques figures géométriques.

Aujourd’hui je travaille davantage à la recherche de rythmes les plus différents possibles, descriptifs ou autonomes. Par exemple, sur un dessin succinct de torses peut se superposer un dessin en plusieurs lignes énonçant une surface géométrique. Des valeurs différentes se superposent, se cabrent l’une contre l’autre, parviennent à coexister. Plus une figure affirme son existence et avec légèreté, plus elle renforce indirectement la présence d’autres éléments.

J.M. : Rien dans ton attitude, dans tes propos, ne révèle une forme d’épuisement, ton désir de tracer reste intact, on pourrait même dire jubilatoire, comment expliques-tu cet état ? 

B.D. : Grâce à ses pouvoirs bien particuliers, le dessin reste pour moi d’une fascinante magie. Non d’une magie qui est du pouvoir du dessinateur, mais plutôt comme un phénomène d’essence mystérieuse qu’il s’évertue à rencontrer. Au-delà de toute la diversité que le dessin peut prendre, c’est cette capacité de parole expressive de la ligne, son côté doué pour l’énoncé qui m’intéresse. Travailler avec l’horizontale et/ou la verticale induit de construire avec des éléments stables, qui supportent facilement l’épreuve du mouvement ; leur capacité de porter d’autres lignes et d’autres rythmes sans se faire effacer est aussi étonnante que de pouvoir créer des champs de tensions par le simple moyen de deux lignes en parallèle. La rencontre de la verticale et de l’horizontale – moment pacifié – prend la forme d’une croix, mais il suffit de lui donner un mouvement de 45 degrés pour faire naître une situation dynamique. Celle-ci peut aller d’une expression calme et solide à l’éclatement de son environnement, à l’irrésistible besoin de faire le vide autour de soi.

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