Philippe Chéron, Lignes brisées, Paris, Éditions Le Manuscrit, 2010, 174 p., 14,90 €.

 

Lignes briséesUn village du Jura, dans les années 50, souve­nirs d’enfance. Alfred, adolescent renfermé et tourmenté, vient y passer toutes les vacances d’été dans la grande et vieille maison familiale avec ses parents, ses frères et sœurs et une ribambelle d’oncles, tantes et cousins. Pour les enfants citadins, petits et grands, cette longue parenthèse estivale, dépaysante, est l’occasion de goûter à une liberté inhabituelle à une époque où l’obéissance n’était pas qu’un mot… C’est le temps des explorations, des découvertes, où l’on se mesure aux autres et à soi-même.

Dans une succession de chapitres titrés, sorte de tableaux indépendants les uns des autres, l’auteur excelle, d’une belle écriture vigoureuse, riche, précise, à représenter et mettre en scène les lieux (la maison, son grenier, ses dépendances, le « petit chalet », la ferme, la campagne environnante…), les objets, les jeux (improvisés, interdits), les animaux, les fêtes, les transgressions adolescentes (par exemple la première cigarette), les rencontres, les premiers émois amoureux, bref tout ce qui a nourri, alimenté en expériences et souvenirs cette période de l’enfance qui se termine.

Mais le livre de Philippe Chéron est bien plus qu’un ensemble de souvenirs, beaucoup plus que la peinture d’une époque révolue, par ailleurs remarquablement réussie, dans laquelle se retrouveront avec émotion les lecteurs qui l’ont vécue. Car la métaphore géométrique, celle des lignes, qui définit l’ouvrage dans son titre et le sous-tend dès le premier chapitre à travers le regard d’Alfred, crée une sorte de suspense tout au fil du récit, en superposant le passé et l’avenir. Ainsi que dans de nombreuses familles, il existe des histoires enfouies, des mystères pressentis, que l’on découvre parfois par hasard – dans les vestiges d’un grenier –, mais est-ce bien par hasard ?

C’est ainsi que l’intense, mais malgré lui interrompue, histoire amoureuse que vit le tout jeune Alfred avec Claudine, la fille du fermier, d’un milieu social donc bien différent, fait écho à une passion malheureuse inavouable entre une de ses aïeules et un jeune paysan. Ces vacances, cet été, auront une incidence déterminante sur toute sa vie. Laquelle n’est une ligne ni droite ni tranquille.

 

Martine Coutier