Discours de présentation du prix Lucien Febvre 2016 décerné à Odile ROYNETTE, pour Un long tourment. Louis-Ferdinand Céline entre deux guerres (1914-1945) (Les Belles Lettres),

par Aurélie CARRÉ, présidente du jury :

 

« Monsieur le Conseiller régional, Mesdames, Messieurs, chers amis lecteurs,

 

Au nom des membres du jury pour le prix Lucien Febvre, j’ai le plaisir de présenter les résultats des délibérations du jury concernant les ouvrages historiques et documentaires. Un prix, qui, je n’en doute pas, passionnera également et à plus d’un titre nos amis du prix littéraire Marcel Aymé.

À l’issue des débats de cette année, le jury a choisi d’attribuer le prix Lucien Febvre à Odile Roynette pour son essai historique intitulé Un long tourment. Louis-Ferdinand Céline entre deux guerres (1914-1945).

Certains d’entre vous s’interrogeront sans doute sur la raison de cette nuance : un essai historique. Car disons-le tout de go, l’ouvrage remarquablement documenté de Mme Roynette n’est à proprement parler ni une nouvelle biographie de Céline, ni même une biographie d’écrivain.

Il ne s’agit là nullement d’une prévention mal placée à l’égard du genre biographique, que d’aucuns imputent encore souvent à l’École des Annales, qui aurait assimilé la biographie à un rejeton mal aimé d’une histoire « positiviste », faisant la part belle à l’événement au détriment d’une vision ouverte, méthodique et pluridisciplinaire.

Ce serait bien vite oublier l’apport de Lucien Febvre lui-même à la biographie historique, avec son ouvrage magistral consacré à Martin Luther, qu’il introduisait hier en ces termes :

« Une biographie de Luther ? Non. Un jugement sur Luther, pas davantage.

Dessiner la courbe d’une destinée qui fut simple mais tragique ; repérer avec précision les quelques points vraiment importants par lesquels elle passa ; montrer comment, sous la pression de quelles circonstances, son élan premier dut s’amortir et s’infléchir son tracé primitif ; poser ainsi, à propos d’un homme d’une singulière vitalité, ce problème des rapports de l’individu et de la collectivité, de l’initiative personnelle et de la nécessité sociale qui est, peut-être, le problème capital de l’Histoire : tel a été notre dessein ».

En primant aujourd’hui cette publication, d’un prix qui porte le nom de Lucien Febvre, c’est cette filiation intellectuelle que le jury a souhaité reconnaître dans le beau travail d’historienne mené par Madame Roynette.

Délibérément sélectif dans son objet, comme son titre l’indique, cet essai historique s’articule autour d’une hypothèse fondamentale : si les pages consacrées à la Grande Guerre, dans Voyage au bout de la nuit, ont joué un rôle déterminant dans sa consécration comme romancier de premier plan, l’expérience réellement vécue en 1914 par Louis-Ferdinand Destouches ne serait pas à la hauteur de son aura de combattant patriote et héroïque. Elle s’inscrirait très vite dans une stratégie délibérée d’affirmation de soi.

Ce n’est donc pas une biographie au sens classique du terme, mais un minutieux travail d’historien que nous offre l’auteure, qui se garde bien de ce que Bourdieu qualifiait d’« illusion biographique ». Il ne s’agit pas non plus d’une biographie du Céline soldat : plus ambitieux, mais aussi plus difficile sans doute, l’objectif de l’historienne est de suivre la trajectoire de l’événement guerrier dans la vie d’un homme, qui en fera la matière essentielle de toute une œuvre littéraire, et de la reconstruction d’une identité déstabilisée à jamais par trois mois de front.

À travers cette passionnante enquête, rédigée d’une plume aussi savante qu’élégante malgré la noirceur de son objet, Odile Roynette montre les traces de la guerre moderne chez le docteur Destouches, devenu célèbre en 1932 sous le pseudonyme de Louis-Ferdinand Céline, et son impact particulier sur ses positions politiques et idéologiques. Elle rappelle le rôle matriciel de la Première Guerre mondiale, non seulement dans l’œuvre de ce dernier, mais plus largement dans l’histoire culturelle du XXe siècle.

Elle réinscrit notamment le parcours de Céline dans l’expérience collective de la caserne puis de la Grande Guerre, pour mieux en cerner la singularité et dissiper ainsi, radicalement, toute tentation hagiographique à cet égard.

Ainsi, plus d’un demi-siècle après la mort de Céline en 1961, le travail de recherche de Mme Roynette s’inscrit dans un interstice jusque-là laissé vacant dans le pourtant très vaste corpus critique, littéraire et biographique sur l’écrivain. Paradoxalement, à l’exception d’un article scientifique aussi pionnier que confidentiel publié par l’Université de Stanford il y a plus de 15 ans, aucune recherche spécifique n’avait été entreprise par un historien sur Céline et la Grande Guerre. Cette lacune est désormais avantageusement comblée.

L’enquête d’Odile Roynette débute par l’analyse de l’expérience du soldat Destouches dans l’armée française des années 1912-1913 et se poursuit par celle du combattant en 1914. À l’aide d’archives militaires et médicales souvent négligées, elle revient de manière inédite sur son engagement dans l’armée et l’expérience de la caserne pour le jeune homme.

Elle met ensuite en lumière le caractère décisif de la période de convalescence et du séjour en Afrique. Elle retrace méticuleusement le rôle fondateur de cette période dans l’émergence d’une personnalité et d’une œuvre littéraire qui n’auront de cesse de questionner le sens ou plutôt le non-sens de la guerre, ainsi que sa résurgence pendant les années 1939-1945. Elle montre comment l’expérience subie d’une première guerre se prolonge sous forme d’argument juridique à l’issue du deuxième conflit mondial, dans la défense de Céline lorsque ce dernier sera mis en accusation par la justice de son pays pour ses pamphlets radicalement antisémites des années 1937 à 1941 (republiés jusqu’en 1944) et ses prises de position publiques dans la presse collaboratrice entre 1940 et 1944.

L’ouvrage interroge également le pacifisme de Céline, souvent mis en exergue comme une justification à l’entrée en écriture pamphlétaire. La connaissance historique de l’expérience de la guerre est d’autant plus importante que cette même guerre est l’origine traumatique revendiquée de l’écriture, du choix de la langue argotique, mais aussi, et plus fondamentalement, de la construction du temps et de l’histoire dans les romans de Céline.

Enfin, et ce n’est pas l’un de ses moindres apports, l’ouvrage fait surgir la socialité du traumatisme derrière l’image étouffante du trauma psychique, et met l’accent sur les formes d’une réappropriation individuelle de la catastrophe collective. Une réappropriation, par opportunisme et/ou par manipulation, qui a permis l’affirmation chez Céline d’une posture d’écrivain singulière, rencontrant d’abord les attentes de toute une société endeuillée et tentant, par la suite, de restaurer son image dégradée.

Lieu infini du ressassement dans son œuvre littéraire, la Grande Guerre aura permis de consacrer l’écrivain, au prix d’ambivalences qu’Odile Roynette est sans aucun doute la première à formuler aussi clairement.

C’est donc au vu de l’ensemble de ces qualités et à l’unanimité de ses membres que le jury remercie Madame Roynette pour cet essai, que nous vous invitons chaleureusement à découvrir. »