Dorothy R. Brodin, Le monde comique de Marcel Aymé, trad. de l’américain et annoté par Jean-Pierre Belleville, Société des amis de Marcel Aymé (SAMA), 4e trim. 2014, 237 p., 23 €. [Titre d’origine : The Comic World of Marcel Aymé.]

 

Le livre de Dorothy R. Brodin est le prolongement d’une thèse dont elle reprend la matière, thèse soutenue devant l’université de Columbia. La traduction en a été faite par Jean Pierre Belleville. Le traducteur a ajouté de nombreuses notes en bas de page, qui explicitent pour le lecteur français ce qui appartient à la culture américaine ainsi que des points d’érudition, voire l’une ou l’autre rectification qui permettent au lecteur de suivre pleinement le propos.

L’auteure commence, pour introduire son travail, par faire justice du terme « ironie » que tous les commentateurs de Marcel Aymé, dit-elle, utilisent pour parler de lui, parce qu’elle juge ce terme superficiel, conduisant à des controverses académiques sans intérêt et parce que l’œuvre de Marcel Aymé est beaucoup trop complexe pour entrer dans des « classifications toutes faites ». Elle préfère définir son sujet en parlant d’une attitude par rapport au langage et par rapport à la vie, ces deux aspects structurant l’ensemble du livre.

Le premier axe d’étude est donc consacré à la langue, avec d’abord ce que l’auteure appelle des acrobaties verbales. Elle regroupe sous ce terme les inventions de noms propres, amusants et/ou grotesques, qui soulignent le caractère d’un personnage ou contrastent avec celui-ci. Elle évoque aussi les surnoms puis l’accumulation d’un même nom, s’attachant à celui de Martin. Elle examine ensuite la manipulation du langage, en particulier la composition, la dérivation amusante de mots existants ou leur abréviation. L’orthographe pittoresque est également mentionnée, illustrée exclusivement par des mots anglais passés dans la langue française.

Le chapitre suivant examine « divers procédés » comiques qu’on trouve étudiés, successivement et sans ordre apparent : différents jeux de mots, les calembours et les proximités phonétiques ; des accumula­tions qui lient des concepts dont la proximité est incongrue ; des répétitions obstinées et des juxtapositions inattendues ; des lieux com­muns et des clichés ; « des explications pince-sans-rire » ; et même des notes en bas de page et des parenthèses. L’auteure achève cette étude de procédés par l’examen de titres qui sont « eux-mêmes ironiques ».

Vient ensuite l’étude d’« imitations du parler populaire », de « parodies » et de « pastiches », ainsi que « l’adoption simulée du point de vue d’autrui », le tout regroupé sous le titre d’« imitation ». L’auteure clôt ainsi la partie du livre consacrée au langage.

Avec les « motifs incongrus » on aborde une transition vers la vision que Marcel Aymé donne des hommes. On se rapproche du thème déjà évoqué au deuxième chapitre avec les « rapprochements incongrus » de mots. Au contraire, le « monde de l’absurde » introduit la suite, consa­crée au « monde imaginaire ». D.R. Brodin y traite des exemples de fables et d’apologues avant d’entrer dans les mondes surréels et surnaturels. Ce qui est une façon de glisser déjà vers une forme de description de l’humanité, oubliant parfois, dans ses illustrations, le comique pour laisser place à des exemples – entre autres – de résignation.

Tous les chapitres suivants sont consacrés aux faiblesses des hommes, examinées à travers les classes sociales, les professions, les institutions, les pays étrangers, les vices et les illusions. On aborde alors la satire d’un monde, mais on s’éloigne du comique proprement dit. C’est ainsi, par exemple, qu’un parent peut être « sadique dans le traitement des jeunes », que les parents peuvent être « exaspérants ». Logiquement, D.R. Brodin termine par « l’auteur et ses faiblesses », en particulier « L’amertume et le scepticisme ». Il y est question de « satire », et d’« histoires horribles », dont l’auteure se demande si elles sont « nécessaires, ou même excusables »… C’est ainsi que nous arrivons aux « antidotes à la colère : la tendresse et la pitié », qui continuent de nous éloigner du monde du comique mais en amenant la conclusion : il s’agissait de montrer ce que « la vision comique de M. Aymé avait d’original ».

 

André-Noël Boichat