Jerôme Boillot                  

Voyages paysagés

par Jérôme Boillot

Lettres comtoises, n° 5, nouv. série, 2010

 

Né en 1951 à Gray, Jérôme Boillot vient à Besançon pour faire des études de psychologie qu’il poursuit à Paris avant de revenir s’établir en Franche-Comté où il travaille comme psychologue, puis comme directeur, d’un établissement d’insertion d’hommes en exclusion sociale, jusqu’en 2009.

Passionné par la photographie et par la peinture depuis toujours, il les pratique plus assidûment depuis les années 80. La Provence, la Franche-Comté puis le Valais suisse sont ses thèmes favoris. Pendant plus de trente ans, avec sa femme Brigitte, il parcourt les campagnes de ces trois régions et  constitue une photothèque de plusieurs dizaines de milliers de clichés.

Son travail est visible sur son site internet www.aquarelles.info.

 

N’y a-t-il pas quelque chose de surréaliste à demander à un peintre de s’exprimer avec des mots pour décrire un paysage ? Et pourtant !

Je ne suis pas écrivain et mon médium est plutôt la couleur, toutefois je ne peux pas peindre sans inventer autour de mes créations des mots posés là comme des images. Cela voudrait-il dire que le paysage peint à lui seul ne se suffirait pas ?

Pour l’apprenti créateur que je suis en peignant des paysages, si je commande à ma main, pour autant que faire se peut, je ne suis pas dans l’exécution d’un ensemble mais dans la succession de touches de traits, d’ombres, appuyant par ci, estompant par-là, pour mieux correspondre à une idée, une perception intérieure que j’ai envie de transcrire et tout ça, se faisant, s’accompagne en mots dans ma tête.

Existe-t-il une image objective d’un paysage ? L’œil transforme l’image, l’objectif de l’appareil photo la transforme également. Le paysage existe non pas par sa réalité pure, par ce qu’il nous montre objectivement, mais par ce qu’on y voit, par l’attention qu’on y porte. Je ne vois que ce je peux voir, que ce que je veux voir. Qu’on le dise avec des couleurs ou avec des mots, on ne transcrit qu’une interprétation, une traduction sensible corrigée, une vue partielle et choisie d’une réalité qui en fait n’est vue par personne. Chacun vit son environnement à sa façon. S’intéresser à un paysage, c’est reconnaître ce que l’image vous inspire, reconnaître l’émotion qu’elle provoque en vous, et avant tout, cela se traduit d’abord en mots la qualifiant ; pour quelques autres seulement, cela se traduira après, en images, en couleurs, en musique, en notes. Cette idée, ces mots qui transitent dans nos têtes continuent leur cycle pour se traduire à nouveau en image dans notre imagination. Pour moi, le mot n’est donc pas en opposition avec l’image, ces deux médiums se jouent l’un de l’autre et c’est par ce jeu que l’artiste chemine et arrive à produire son art. Sans mot, il n’y a pas d’image, sans image il n’y a pas de mot.

Fort de cette petite digression, je vous propose un voyage à travers trois paysages. Ici ils seront en noir et blanc, mais n’avez-vous pas la couleur et la trois D dans votre tête ? Pour cette escapade, quoi de plus naturel que de nous tourner vers ce que nous avons de plus proche et de plus signifiant pour nous, Comtois, qui n’est autre que notre Franche Comté ? Qui d’entre nous peut nier le réconfort et le bonheur que nous avons de retrouver nos collines au retour de quelque voyage plus lointain ? Qui reste indifférent, en rentrant de Suisse, à ce passage du Jura ? Qui résiste à l’émotion lorsque l’on débouche sur le château de Joux, sur la vallée de la Loue, sur Mouthier, ou plus au sud sur le mont Poupet ? Quel que soit le côté par lequel on arrive en Franche-Comté, on a la sensation de rentrer dans un espace différent, que ce soit par la barrière de la montagne, le long ruban de la Saône, ou le verrou de Belfort. La Franche-Comté est un pays authentique qui se découvre dans son extraordinaire complexité où se mélangent une nature puissante et des hommes qui ont durement fait son histoire. C’est le seul pays de France qui le porte dans son nom : Comté franche. Ici pas d’extravagance étouffante comme c’est le cas dans les Alpes, pas d’immensité comme dans le Causse. Tout est de taille humaine, intime même. C’est peut-être pour cela que l’homme n’est jamais bien loin, ayant marqué la terre de sa sueur et de son sang. Des paysages contrastés lumineux où se superposent des milliers de verts, sous des ciels cotonneux mélangés de bleus, de blanc de gris, projetant leurs ombres passagères sur sa campagne.

Vous voilà déjà parti, je pourrais m’arrêter là, vous n’avez à la limite plus besoin de moi, les images vous envahissent, des émotions vous gagnent, des mots perlent au fond de vous, et je pourrais vous laisser continuer, mais puisque ça marche si bien, abandonnez-vous, laissez-vous entraîner plus loin.

 

Premier voyage paysagé : le seuil de la perte de la Brême

En août dernier, j’ai redécouvert le Val de Bonnevaux et les gorges de la Brême qui font partie avec la Loue des paysages de notre patrimoine les plus partagés. Qui peut encore penser à Ornans ou à la Brême sans immédiatement penser à Courbet ? Comme un grand nombre de Francs-Comtois, dans ces endroits je sens sa présence, je l’imagine dans ses errances, cherchant l’ombre, clignant des yeux sous les éclats de soleil filtrant entre les feuilles, en train d’esquisser, selon son principe de réalité, la nuit percée de quelques taches de lumière éblouissant des fonds perdus jusqu’à la roche et d’en extraire leurs secrets, faisant ressortir une eau morte. Je me surprends à chercher le rocher contre lequel il a dû s’appuyer, d’où il a peint tel tableau. Penser à Courbet, c’est aussi ouvrir la porte de quantités d’autres images de ces paysages. En revanche, les réduire à ce que Courbet en a fait serait les perdre un peu et les restreindre considérablement. Les gorges de la Brême, le Puits Noir, sont des lieux tellement forts qu’ils bouleversent le promeneur qui se sent envahi subitement par des sentiments allant de l’extase à la peur, l’angoisse, l’émerveillement, le charme envoûtant d’un instant magique entre terre et ciel, ou prisonnier dans un chenal dont il ne semble pouvoir sortir. Les fonds rocheux deviennent des vagues de ténèbres, d’un fleuve minéral d’où l’eau a disparu. Les arbres tordus et mousseux, tels de grands spectres mythologiques, se penchent et vous regardent passer tout en vous effleurant de leurs grands bras. Au milieu de ce fleuve, un énorme monolithe, perdu, sorte de vaisseau abandonné par quelque extra-terrestre, témoigne, pétrifié, qu’ici il n’y a plus de temps. Seule, perdue entre les arbres en aval, une luminosité vaporeuse, étrange, laisse quelque espoir d’en sortir peut-être, vers des espaces plus supportables pour nous, petits hommes, si fragiles devant une nature si forte et qui nous tient, nous possède entièrement. Mieux vaut l’accepter tout de suite, perdre toute illusion et s’abandonner complètement, le voyage n’en sera que plus expressif. Peut-être vous y perdrez-vous, vous en survivrez sûrement et tellement plus riche, initié à quelques mystères qui feront de vous un Comtois plus profond et plus vrai.

 

Deuxième voyage paysagé : le fond du val de Bonnevaux

Plus haut en amont, au fond du val, un bout du monde où tout semble finir, trône au-delà de sa prairie la chapelle, ou ce qu’il en reste, bijou solitaire enchâssé entre ses collines cramoisies en hiver, si denses et oppressantes en verts en été. Comme adossée au mur, elle vous regarde, fière et si petite à la fois. Toutes les lignes de la vallée se croisent en sa façade. Ici règnent l’immobilité et le silence, mais au bout d’un moment, si vous y prêtez attention, au fond du val raisonne encore l’écho de ces processions de villageois descendant du plateau de Bonnevaux pour quelques repentances. Combien d’ermites se sont-ils cloîtrés dans ces profondeurs solitaires ? Combien de miséreux, de proscrits, de pestiférés s’y sont-ils réfugiés ? Cette vallée saigne encore de son histoire où derrière une nature virginale trompeuse, les hommes ne sont jamais bien loin. Sur la rivière de la Brême, le vieux moulin connaît une vie plus calme que d’antan. Sous un rustique hangar au bord de la route, un vieux train de sciage de long Guillet, magnifique œuvre d’art de la mécanique industrielle du tout début du XXe, vous permettra d’imaginer ces hommes au travail, charpentés comme des bœufs, la taille serrée dans un épais ruban de flanelle, s’épongeant le front d’un mouchoir à carreaux grand comme une nappe. Ils poussent de lourdes billes de bois avalées par la lame d’où tombe à chaque poussée une belle planche si tôt reprise par un autre homme qui va l’empiler sur les carrelets du plot où elle va sécher, libérant déjà ses odeurs de bois frais et de résine. La seule ferme encore en activité vous raccroche à l’actualité et à la vie d’aujourd’hui. Le chien vous accueille, les poules vagabondent çà et là tandis qu’un chat, figé, attend la musaraigne qui se risquera à sortir de son trou ; des montbéliardes couchées au milieu des campanules et des carottes sauvages rêvent, mâchant le fruit essence d’un futur comté. Là-haut juste au-dessus, le village veille. On peut y accéder par un large sentier pentu qui prend au virage de la route et grimpe raide au flanc de la colline. Il fut le chemin de croix de tant d’âmes laborieuses.

 

Troisième voyage paysagé : le miroir de Scey

Plus loin, en aval cette fois, le miroir de Scey vous ferait croire à un lieu idyllique, il l’est devenu de par l’harmonie qui s’en dégage, de part cette eau calme où se reflètent les taches lumineuses et colorées des feuillages des arbres, de par la paix, la sérénité qui enveloppent tout cet espace. Y a-t-il un endroit plus romantique que celui-ci ? Tout y est charmant, doux, et la vieille usine au bout du déversoir en accentue même encore la nostalgie ambiante dans une langoureuse moiteur. Cet endroit était trop pur et trop éclatant pour satisfaire Courbet, il lui préféra la falaise d’en face, peut-être aussi parce qu’il n’était pas comme il est aujourd’hui. À l’époque, les marteaux des ateliers, actionnés par l’eau de la Loue, devaient encore sonner la dure réalité des hommes au labeur. Ce tempo, comme un battement de cœur à tout rompre, rappelait aussi le bruit de la guerre où, il y a bien plus longtemps encore, dans ces eaux, tant d’hommes à l’assaut de la forteresse perchée sur son piton au-dessus de la rivière avaient dû perdre la vie. Que tout cela ne nous gâche pas le plaisir d’aujourd’hui. On peut se poser là, sentir les foins coupés sur la côte, se laisser bercer pas les effluves chauds et humides des fleurs sauvages froissées par nos corps allongés. Les reflets dans l’eau scintillent d’une approximation trompeuse où tout par moment se mélange. Les yeux ouverts perdus dans la splendeur de ce paysage, l’esprit emporté bien loin au-delà de ce déversoir ruisselant de tous ces éclats d’où montent des vapeurs nacrées, votre pensée libérée vagabonde déjà vers d’autres paysages de rêve.

Maintenant que je vous ai écrit et peint ces trois paysages, je vous laisse continuer la balade, à votre façon. L’apprenti peintre que je suis retourne à son plateau pour poursuivre sa propre illusion. Certains en concluront que je suis un paysagiste figuratif. Est-ce si simple ? Peindre, ce n’est pas reproduire une image, un paysage, c’est vivre une aventure au présent avec passion, dans l’acte de peindre et dans les pensées qui l’accompagnent, dans celui de coucher sur le papier humide des couleurs récalcitrantes et sauvages ; c’est interpréter, décomposer un ensemble qu’est le paysage, dans une sorte de transe orgasmique. On est parfois très loin du paysage, de la nature et de la réalité, dans un travail très abstrait nécessitant une concentration extrême dont le résultat final importe peu. Pour certains, ce final se refabriquera en paysage plus ou moins figuratif. Ceux-ci reviendront à une cohérence matérielle réaliste, d’autres continueront à se projeter dans des illusions plus abstraites encore. La peinture achevée n’appartient plus au peintre, si ce n’est par les souvenirs que la page réveille en lui de ce qu’il a vécu en la peignant, si ce n’est par les mots qui lui viennent en la regardant. Il est devenu un visiteur particulier, mais étranger comme les autres. Pendant plus de vingt ans, j’ai peint autour de la nature par besoin de m’extraire d’un métier où tout était tourné autour de l’homme et de son mental. J’ai limité mon expression picturale à quatre ou cinq champs d’investigation : le Valais suisse, la Franche-Comté, La Provence, plus accessoirement à quelques coins d’Italie, quelques natures mortes. Ces trois régions, je les ai dans les tripes, elles me comblent de bonheur. Je m’en nourris en permanence, chaque jour. Ce sont mes terres, je respire par elles, je leur suis fidèle, elles me remplissent de leur passé, de leur histoire et je les ai tellement intériorisées que je les considère comme autobiographiques. Ce sont ces trois terres qui m’équilibrent. La première me donne la verticalité, la folie, l’extase devant l’extraordinaire, le magique et le divin, la deuxième me communique la densité, la force, l’authenticité et l’humanisme, la sagesse solide et paysanne, la troisième me transmet la lumière, les couleurs, la légèreté, le rire, la douceur de vivre et l’amour.

Maintenant que je suis libéré de l’emprise professionnelle, sans autre contrainte, je retrouve un naturel plus équilibré, je ressens peu à peu le besoin dans ma peinture de me tourner vers l’humain, vers la vie des hommes et leurs fantasmes, donc les miens. Quelle aventure ? Que de promesses de nouveaux voyages aux paysages de la vie ?

Vous aurez donc compris que l’image s’enrichit du mot et vice versa. On peut même dire que c’est une dynamique de création. Osez l’expérience, renouvelez-la et vous verrez combien vous gagnerez en liberté et combien votre audace ingénue progressera. Nous sommes des êtres de nature, voyez comment un simple paysage peut nous ramener à nous-mêmes. Cela ne doit pas appartenir qu’aux auteurs de littérature, qu’ils soient des Pagnol, Clavel ou Romilly, c’est une richesse pour chacun de nous, les gens simples, autodidactes, et c’est à ce titre que je me suis permis de vous le dire ici.

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