Michèle Faivre-Jussiaux, Barbe bleue ou le maître des réjouissances, Paris, Éd. des crépuscules, août 2014, 118 p., 20 € et Secrets de vie, secrets de mort – Lecture d’un conte russe « Vassilissa-la-très-belle », Paris, Éd. des crépuscules, août 2014 (1re éd. : Calligrammes, 1989), 64 p., 18 €.

Figure discrète du paysage intellectuel franc-comtois, l’écrivain et psychanalyste Michèle Faivre-Jussiaux (1947-2010) n’a cessé de chercher à approcher au plus près les méandres de nos peurs secrètes, mariant la finesse de l’analyse à l’élégance de l’écriture.

Courageuse et engagée, elle avait défrayé la chronique en publiant, avec Édith Lombardi, La Malate, un hôpital psychiatrique très ordinaire (1979). Ce livre, qui eut en son temps un véritable impact sur le fonctionnement d’un établissement franc-comtois, est malheureu­sement toujours d’actualité dans le présent contexte de dégradation de la politique de santé mentale.

Poète dès l’âge de 16 ans et publiée à 25 ans avec le recueil À cri ouvert (Oswald), Michèle Faivre-Jussiaux a produit, outre de nombreux articles psychanalytiques, plusieurs textes majeurs dont les titres sonnent comme autant de manifestes. Elle avait obtenu la reconnais­sance de sa profession en recevant le 1er prix Œdipe 1991 pour son ouvrage La voie du Loup, et passionné le grand public avec La salle d’attente de mon psychanalyste en 2008.

En publiant Barbe bleue ou le maître des réjouissances, Michèle Faivre-Jussiaux revient à un genre où elle excelle, la relecture de contes populaires. À plus de 25 ans d’écart, ce livre et Secrets de vie, secrets de mort qui vient d’être republié en même temps, ont la même qualité d’écriture, poétique et accessible à tout public. Sans rien sacrifier à la profondeur et à la pertinence de l’analyse qui les sous-tend.

En interrogeant la littérature populaire, Michèle Faivre-Jussiaux établit le lien entre la vie et le rêve, entre l’imaginaire et l’inconscient. Et nous offre, sans avoir l’air d’y toucher, une connaissance renou­velée de la sagesse de ces contes.

Ainsi, Secrets de vie, secrets de mort nous fait-il entendre comment une fille accède à la féminité. Avec Barbe bleue, c’est de la liberté d’une femme qu’il s’agit, de toute femme qui veut advenir à elle-même, quelle que soit la tentation de céder à qui veut lui imposer son emprise.

Mais de quel point de vue ? Justement, dans son avant-propos à Secrets de vie, secrets de mort, Michèle Faivre-Jussiaux nous met sur la piste : « (…) Une question traverse ce conte, le structure, éraflant la surface du récit. Celle du regard. Le non-vu, vu-caché, voyeur, foudroyant, objet de la pulsion scopique. Des yeux vides ou pleins d’envie, jusqu’aux yeux brûlés, aux yeux fous, l’histoire de Vassilissa parvient à jeter sur ces béances un voile tissé avec art, pacifiant ainsi le regard. C’est ce voile que nous avons essayé de soulever, ici ou là, non pour voir, mais pour lire. Un autre sens, dans un autre texte… »

Si dans Barbe bleue la question est du même ordre, son écriture se fait plus lyrique : « Toutes, elles ont succombé à son emprise. La peur irrépressible qu’inspire celui qui impose sa propre loi. Celui qui fait ce qu’il veut et veut sans limites. Qui décide du bien et du mal, du beau et du laid, de la vérité et du mensonge. (…) Toutes, sous le regard de Barbe bleue, ont éprouvé comme une faute le désir de se soustraire à leur destin de chose conquise, la faute inexpiable de lui résister. Seule, la dernière a pu enfreindre sa loi et s’appartenir encore. »

Mais Secrets de vie… et Barbe bleue ne sont pas que complé­mentaires : ils se succèdent à 25 ans de distance et si, depuis, l’écriture s’est densifiée, c’est que l’enjeu aussi a changé. La psycha­nalyste Marina Stéphanoff nous en donne le sens[1] :

Michèle Faivre-Jussiaux a terminé [Barbe bleue] à la veille de sa mort. Savoir cela éclaire la lecture : la polysémie évidente de certains passages n’en est que plus bouleversante. L’auteure est visionnaire de son propre destin (destin qui est celui de chacun de nous). C’est une forme de victoire de l’esprit sur le corps.

Écrire ce texte au moment de sa propre finitude, c’est mener la vivacité de l’esprit jusqu’au bout du possible, puisant son énergie dans la force du désir que l’acte d’écrire soutient, et c’est tenir une place unique : Michèle Faivre-Jussiaux serait-elle la huitième femme de Barbe Bleue ? Celle qui n’est pas dans le conte, mais qui en fait le récit, et que l’on pourrait justement nommer la Visionnaire (…)

Le beau texte de Michèle Faivre-Jussiaux est un cadeau de vie en forme de récit. Il dit quelque chose du bonheur d’être femme sans minimiser la complexité, les angoisses et la tentation de les éviter. Ne pas se contenter de la séduction, d’être l’objet du désir de l’autre, oser essayer être soi…

Si Michèle Faivre-Jussiaux nous a quittés il y a 5 ans, elle nous reste intimement présente par ses œuvres : son écriture incandescente et l’acuité de son regard continuent de nous éclairer sur les entrelacs de la psyché humaine.

Josette-Alice Bos


[1]Marina Stéphanoff, in article en cours de parution, mars 2015.