Discours de présentation du prix Marcel Aymé 2016 décerné à Jean-Paul GOUX, pour L’Ombre s’allonge (Actes Sud)

par Claude BOUHERET, président du jury :

 

« Monsieur le Conseiller,

Mesdames, Messieurs,

 

L’an dernier, vous vous en souvenez sans doute, le prix Marcel Aymé avait été décerné au livre de Serge Filippini qui célébrait la poésie et l’exotisme à travers le personnage étonnamment romanesque d’Arthur Rimbaud. Ce soir, c’est à un voyage fort différent et surtout plus proche de nous que nous invite notre lauréat, voyage en terre familière, voyage dans l’intimité de l’âme.

Comment, cher Jean-Paul Goux, ne pas être touché par les qualités humaines et littéraires de votre livre L’Ombre s’allonge, et par sa dimension esthétique qui nous rappelle nos grands auteurs ?

Bisontins, nous avons le privilège de pouvoir accompagner vos personnages dans des lieux que nous connaissons, malgré les masques toponymiques dont vous les parez par coquetterie ou par pudeur, qui sait ?, dans ce que vous appelez une petite ville qui n’est d’ailleurs pas si petite, notre bonne ville de Besançon, une ville de pierre ocrée aux larges veines bleutées entourée par le Doubs, bracelet incomplet comme un torque gaulois.

Sensible à l’esprit des lieux, au genius loci des poètes, vous nous proposez un attachant portrait en creux de la capitale comtoise qui enchantera les amateurs d’architecture, d’histoire de l’art et de géographie, un jeu de pistes qui crée une topographie littéraire originale et donne un sens à ce que vous appelez « l’acte d’habiter ».

Mais l’appartement idéal du voyageur des lieux, idéal comme était qualifiée autrefois la cité d’Arc-et-Senans, que vous décrivez avec tant de minutie, n’est pas un endroit dépourvu d’âme, au contraire, car il est l’image inversée de son occupant, second portrait de votre beau livre.

En effet, c’est dans ces lieux aux charmes discrets qu’évolue votre personnage principal, Alceste intransigeant, à la recherche du vrai, exilé en province pour ses amis parisiens.

C’est également dans ces espaces extérieurs et intérieurs de la ville et de la maison, dessinés avec la précision d’un cartographe, que vous donnez vie à une belle amitié en trio, amitié partagée au passé comme au présent, traversée par la mémoire, le doute, la mélancolie et, ajoutez-vous, les durs blocs de l’oubli.

Tissant les trois monologues intérieurs du récit, votre écriture toute en subtilité révèle votre sensibilité proustienne, vos saillies parfois ludiques ou humoristiques et vos qualités d’homme de culture, si rares aujourd’hui même chez les gens de lettres.

Votre petit livre, petit par le format, mais grand par ce qu’il nous révèle de nos échecs, de nos absences, de notre angoisse devant la solitude et la mort, nous fait passer du réel à la fiction. Sur des thèmes et avec une tonalité qui rappellent parfois Henry James, il brouille les frontières entre le vrai et le possible, entre la biographie et le récit ; les précieux d’aujourd’hui pourraient sans doute le qualifier d’exofiction, tant la conscience que vous avez de vos trois personnages se nourrit de l’osmose singulière qu’ils entretiennent avec l’espace.

Pour toutes ces qualités, pour la peinture que vous faites de notre ville et de son énigmatique plan-relief, le prix Marcel Aymé – hommage à un écrivain qui savait si bien inscrire ses personnages dans leurs lieux de vie – devait vous revenir ; les membres du jury et leur président vous en félicitent très chaleureusement. »