Discours de présentation du prix Marcel Aymé 2015 décerné à Serge Filippini, pour Rimbaldo, (La Table ronde), par Claude Bouheret, président du jury :

 

« Monsieur le Conseiller, Mesdames, Messieurs, Chers amis de l’ALAC,

Comment une photographie, retrouvée sans doute chez un marchand de vieux papiers, peut-elle encore susciter notre curiosité, nous interroger, nous faire rêver et nous émouvoir ?

Il appartient aux artistes, aux poètes, aux écrivains et parfois aux détectives ou aux policiers de répondre à cette question qui s’inscrit dans le double mystère de l’espace et du temps.

Le livre singulier et pittoresque, à la fois drôle et grave, qui a obtenu cette année le Prix Marcel Aymé en est la brillante démonstration.

Vous vous souvenez peut-être qu’en 2014 le roman de Christophe Fourvel nous avait emmenés à Montevideo et à Istanbul. Ce soir, c’est à Aden, ce volcan mort si bien nommé de l’Arabie où flottait encore l’Union Jack, que nous invite notre nouveau lauréat pour retrouver Arthur Rimbaud, le poète exilé-volontaire devenu marchand de café, qui parcourut ces confins inhospitaliers et fréquenta d’étonnants voyageurs – comme aurait dit Baudelaire –, commerçants, explorateurs et espions.

Le charme de votre livre, Serge Filippini, la qualité de son écriture et l’intrigante originalité de son sujet parfumé d’un brin d’orientalisme, ont séduit les membres de notre jury.

Si la vie est un théâtre, le roman peut aussi le devenir.

En effet, la véranda du Grand Hôtel de l’Univers à Aden se présente comme une scène sur laquelle se croisent, se retrouvent et conversent longuement vos personnages – comme au théâtre, pourrait-on dire –, avant que la photographie ne les figent pour l’éternité en un très conventionnel portrait de groupe avec dame, destiné à tomber dans la poussière de l’oubli.

De plus, comme il arrive souvent dans les antichambres improbables du bout du monde, les voyageurs et les aventuriers de tout poil dissimulent leurs secrets et leurs mystères, comme Rimbaud lui-même, « le méchant, le mauvais sujet, le malveillant, le gredin, l’énergumène », contraint à fréquenter un hôtelier au passé douteux soucieux de publicité, ses étranges clients et deux dames que tout oppose jusqu’à leur idée de la volupté.

Mais au-delà des truculences qui ponctuent joyeusement votre texte, apparaît comme sur un négatif photographique le portrait en creux du poète dont l’énigmatique présence suscite des interrogations sur l’exil et l’expatriation au temps des colonies, sur la liberté – y compris celle des femmes –, et sur l’amour, questions existentielles qui naissent du quotidien le plus banal, comme chez Tchekhov que vous devez aimer.

Cher lauréat du prix Marcel Aymé, 2015, votre Rimbaldo nous enchante.

Au-delà du dépaysement qu’il nous apporte en nous attirant aux portes du désert, il nous fait explorer le petit théâtre du monde grâce au prodige de la photographie et nous incite à relire le poète aux semelles de vent, ce que nous ne manquerons pas de faire. »