Prix 2013

 

Discours de présentation du prix Marcel Aymé 2013 décerné à David Bosc, pour La claire fontaine, par Claude Bouheret, président du jury :

 

« En 2006, nos amis historiens du jury du Prix Lucien Febvre avaient couronné en ces lieux L'Origine du monde, le savant ouvrage de Thierry Savatier qui rendait un hommage singulier à l'œuvre de Gustave Courbet, le peintre des femmes et de la vallée de la Loue, dont la gloire et la renommée sont aujourd'hui universelles.

Figure emblématique de la Franche-Comté, blason inégalé des musées de Besançon et d'Ornans, Courbet nous est bien connu, trop connu peut-être, familier pourrait-on dire ; il fait partie de nos musées imaginaires, de notre panthéon régional, et veille sur nos inconscients francs-comtois comme une sorte de dieu lare, barbu et chevelu, à côté de Victor Hugo.

L'arrivée inattendue et un peu canaille de votre petit livre jaune dans la gigantesque bibliothèque consacrée au célèbre peintre bouscule avec bonheur, cher David Bosc, les normes habituelles qui s'attachent à l'étude et à la biographie d'un artiste.

En effet, vous nous proposez, non pas une énième biographie de Courbet ou une nouvelle monographie sur l'artiste, mais un roman dont la facture particulière, l'érudition discrète, le ton et la langue, en font un livre original qui a séduit le jury du prix Marcel Aymé.

Il est vrai qu'en quelques chapitres vous nous offrez le truculent portrait d'un vieil artiste que regarde un jeune écrivain. Au fil des pages, vous nous apprenez mille petits faits vrais sur la vie du peintre, exilé en Suisse au bord du lac Léman à la fin de sa vie, fatigué certes par des excès de toutes sortes, mais toujours prêt à peindre encore et encore, les Alpes françaises et le château de Chillon dont les prisons souterraines accueillirent des réprouvés qui lui ressemblent.

Dans ce portrait d'artiste, brossé avec empathie, vous menez le récit au galop, en faisant un clin d'œil à Stendhal pourrait-on dire ; vous nous montrez un Courbet de chair et de sang dont la démesure fut joyeuse jusqu'à la mort et qui, sa vie durant, pataugea avec jubilation entre la pesanteur, la grâce et l'amour de la liberté.

La claire fontaine est aussi un portrait poétique et musical de l'artiste que vous nous proposez dans une forme libre, raffinée, et quasi rhapsodique lorsque la phrase se gonfle puis s'alanguit ou s'échappe soudainement comme le fait une truite de la main d'un pêcheur du Lison.

Je vous cite : 

« Courbet a eu recours aux forêts inconcevables. Son œil ne tenait pas sur les jardins mignards. A peine assis, la barrière le gêne, il s'arrache au pliant, renverse les guéridons, calte, dévale tout le chemin jusqu'au gros chêne, gicle et fuse parmi les blés, paumes ouvertes sur la barbe d'épis, doigts écarté dans la fourrure rêche, qui le gratte, l'irrite, l'échauffe ; il plonge à la première eau, flaque ou nuage noir. Il lui fallait incorporer la nature – boire, dévorer –, et s'y incorporer – se baigner, pénétrer les fourrés, les frondaisons, les grottes – et il brûlait, il devait, par un moyen ou par un autre, en restituer quelque chose. »

Originale est encore votre démarche d'écrivain qui, au contact du peintre portraituré, devient à son tour peintre lui-même, reprend à son compte les fantasmes de son modèle, sa passion du corps féminin, son admiration pour la nature, son goût des paysages et des natures mortes, quand l'écriture devient tableau.

De plus, votre portrait-roman nous fait aimer ce colosse sans mesure, un peu déjanté dirait-on aujourd'hui, et nous éclaire sur sa vie désordonnée en évitant le regard froid et distancé de l'historien de l'art.

Enfin, le savant dosage entre évocations et souvenirs, poésie et érudition, fait de votre livre un séduisant petit traité d'esthétique appliquée, une invitation au regard et un apprentissage du voir dont la démarche m'a rappelé – et pardonnez-moi cette incise personnelle – celle que l'essayiste Daniel Arasse utilisait avec tant de lumineuse évidence dans ses descriptions de tableaux.

Grâce à votre langue, brillante et polie comme un galet de la Loue, grâce à votre approche si intime de l'œuvre de Courbet, vous nous avez appris à mieux regarder ses tableaux et à apprécier davantage ce personnage hors du commun, hénaurme au sens flaubertien du terme, qui sut si bien faire reculer les limites du savoir-vivre et de la tempérance.

Pour toutes ces raisons – mais il y en aurait d'autres – nous vous remercions de nous avoir donné ce beau livre et vous félicitons chaleureusement pour le prix qui l'honore. »