Prix 2012

 

Discours de présentation du prix Marcel Aymé 2012 décerné à Carole Martinez, pour Du Domaine des Murmures, par Claude Bouheret, président du jury :

 

« Certaines œuvres littéraires ont besoin du silence d’une chambre close pour être appréciées, pour que la force de leur récit et la magie de leur poésie soient source d’émerveillement ou de surprise.

Du Domaine des Murmures, le livre de Carole Martinez qui a obtenu le prix Marcel Aymé cette année, nous fait entrer dans un monde de mystère et de silence auquel il convient d’être attentif.

Ce beau roman nous entraîne dans une aventure où l’Histoire, celle des dames du XIIe siècle que dévoile Georges Duby dans l’exergue du livre, est mise au service d’une action qui tient le lecteur en haleine et lui propose une réflexion exigeante et subtile sur la liberté, la féminité, le respect et l’amour.

Les membres du jury du prix Marcel Aymé que je présidais cette année avec Jean-Pierre Belleville, le talentueux secrétaire de l’Association des amis de Marcel Aymé, présent parmi nous, m’ont demandé d’être leur interprète pour vous dire, chère Carole Martinez, combien ils ont aimé votre livre, choisi à l’unanimité parmi ceux qui leur avaient été proposés.

Je dois avouer, à ce sujet, qu’ils n’eurent pas la tâche facile pour vous départager d’un valeureux rival, mais vous avez remporté cette joute littéraire, et nous vous en félicitons chaleureusement.

 

Dans ce roman, vous écrivez qu’on gagne le château des Murmures par le nord, que ce lieu est tissé « de filets de voix entrelacées et si vieilles qu’il faut tendre l’oreille pour les percevoir » ; et c’est à Hautepierre, dans la vallée de la Loue, que nous remontons le temps en votre compagnie.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, votre Moyen Âge n’est pas celui d’un roman historique dont le cadre serait franc-comtois ; il est plutôt le regard très personnel que vous portez sur ces périodes anciennes, sur leurs excès et leurs contradictions religieuses et sociales. Votre démarche est, de ce fait, plus historicisante qu’historique, et le corpus de références jamais pesantes et à peine érudites que vous utilisez, vous permet de camper avec vigueur et poésie, en toute liberté, le décor dans lequel évoluent vos personnages épris d’absolu.

Ainsi, le temps des Croisades devient sous votre plume celui d’une chronique pleine de rebondissements inattendus qui mélange habilement les codes du roman d’aventure à ceux plus subtils de la poésie et du rêve, et votre lecteur se laisse guider dans un monde brutal et tendre empreint d’une spiritualité incandescente.

            Il est vrai que nous lisons votre roman comme on contemple un vieux vitrail, scène après scène, motif après motif, comme on déchiffre un livre d’heures dans lequel apparaissent des personnages qui évoquent à la fois la sculpture romane ou les enluminures qui illustrent de vieux grimoires.

Vous écrivez encore :

« Je suis l’ombre qui cause.

Je suis celle qui s’est volontairement clôturée pour tenter d’exister. Je suis la vierge des Murmures. À toi qui peux entendre, je veux parler la première, dire mon siècle, dire mes rêves, dire l’espoir des emmurées »,

ainsi se confesse Esclarmonde, votre héroïne, ombre et double de Berthe de Joux, qui fait de sa prison-tombeau un espace de liberté et donne à sa virginité outragée le tremblement d’une prière, promesse d’amour et de rédemption.

            On peut se réjouir que votre roman ait déjà touché tant de lecteurs différents par l’âge et la culture, se réjouir également que pour nous, vos nombreuses mais toujours discrètes références à la Franche-Comté s’élargissent à l’universel.

            Je citerai pour terminer la dernière phrase du Du Domaine des Murmures :

« Une cloche sonne dans la vallée de la Loue et nous guettons son dernier tintement pour mesurer combien de temps il résonnera. »

Les membres du jury du prix Marcel Aymé souhaitent que ce tintement résonne pour vous très longtemps. »