Prix 2010

 

Discours de présentation du prix Marcel Aymé 2010 décerné à Alberg, de Jacques Tallote (éd. de La Table ronde),

par Claude Bouheret, président du jury :

 

Les prix littéraires sont comme les saisons ; d’une année sur l’autre ils s’enchaînent et ne se ressemblent pas, ce qui donne aux jurés le plaisir renouvelé de la lecture, ce « vice impuni » dont parlait si justement Valéry Larbaud.

Cette année, le prix Marcel Aymé récompense le livre de Jacques Tallote, Alberg dont le titre est à la fois une interrogation et une énigme, un roman qui entraîne le lecteur dans un parcours labyrinthique dont l’issue est à découvrir, un récit dans lequel le mystère et la fantasmagorie se conjuguent avec l’élégance du style et un très subtil arrière-plan culturel.

Le jury du prix qu’il m’est revenu de présider cette année encore n’eut pas la tâche facile, car plusieurs ouvrages de qualité, très différents par leur facture, leur ampleur et leur sujet lui avaient été proposés ; c’est finalement le vôtre, cher Monsieur, qui a été retenu.

En honorant votre livre qui fait subtilement référence au Besançon de Charles Nodier – nous sommes d’ailleurs ici, dans ce salon, pas très loin de la maison de votre chapelier –, en couronnant votre livre qui se souvient aussi des romans noirs ou gothiques de la littérature anglaise, le jury a voulu saluer un beau récit initiatique et une singulière histoire d’amour que transfigurent une écriture sobre et maîtrisée, un sens quasi cinématographique du suspense, des dialogues dans lesquels l’humour affleure et des personnages qui s’imposent par leur charme et leur bizarrerie, leur rationalité et leur extravagance, leur passé et leur présent.

Sensible à l’originalité de votre ouvrage et à son atmosphère empreinte d’interrogations, d’ambiguïtés et de fausses pistes dignes d’un grand film de Hitchcock, le jury n’a pas hésité.

J’ajouterai, à titre personnel, qu’un premier roman de cette qualité doit être salué comme un événement ; il se pare de l’invention des carnets d’Alberg, sorte de poèmes dans le récit, faux oracle dont le mystère abyssal crée une géographie particulière qui vous rapproche du subtil Henry James et du grand arpenteur de la fiction que fut Julien Gracq ; pour preuves, je voudrais, avec votre permission et pour conclure, citer deux brefs passages de votre livre dans lesquels, par de magnifiques raccourcis, vous évoquez Besançon ; je cite :

« Vers douze ans, son père l’avait emmenée dans le vieil hospice de la ville pour lui montrer la galerie dite du « Saint-Esprit », une large galerie de bois construite au XVe siècle, comme une tribune surplombant une cour. Elle était sculptée de figures insolites : sirène au miroir, hercule, joueur de fifre ; dragons aux dents pointues plongeant leur langue parmi des pampres chargés de grappes...

Son père lui avait appris qu’il s’agissait là de rebus alchimiques décrivant des processus que l’on voulait cacher au profane. [Ces figures avaient fait forte impression à Lucie] : l’apparence recelait des secrets que l’on pouvait à la fois dire et taire. »

Et puis encore, pour terminer :

« Il dîna au Mogador, sous les arcades du quai Vauban, le long du Doubs qui, sur les cartes, encercle la ville d’un ruban bleu. Sur le chemin du retour, il s’arrêta pour contempler le fleuve du haut d’un pont. Devant le flot lisse qui glissait vers lui, un curieux sentiment le saisit, celui d’avoir, en un éclair, aperçu l’axe fixe autour duquel le temps s’enroule ».

Nous souhaitons à ce beau roman, qui transgresse si élégamment les modes littéraires actuelles, tout le succès qui lui revient, et nous vous adressons, cher Monsieur, nos félicitations les plus chaleureuses et mystérieusement franc-comtoises.