Prix 2009

 

Discours de présentation du prix Marcel Aymé 2009 décerné à Les Passagers de l’aube,

de Gisèle Tuaillon-Nass, Presses du Belvédère,

par Claude Bouheret, président du jury :

 

En 2007, à pareille époque, le jury du prix Lucien Febvre couronnait le Dictionnaire de la Résistance publié sous la direction de François Marcot. Cette année, le jury du prix Marcel Aymé honore le roman de Gisèle Tuaillon-Nass, Les Passagers de l’aube, roman qui décrit quelques épisodes de la vie des “ résistants de l’ombre ” dont l’action se déroule en grande partie dans des paysages transfrontaliers que nous connaissons bien.

La Résistance, ce moment héroïque et douloureux de notre histoire nationale évoqué à deux reprises en ces lieux, montre bien, au-delà d’une simple coïncidence, ce que le romancier peut apprendre de l’historien lorsqu’il s’aventure dans une reconstitution du passé et ce que l’historien, en retour, peut attendre de l’imagination créatrice du romancier.

Le jury du Prix Marcel Aymé qu’il m’est revenu de présider cette année, n’a pas eu la tâche facile car plusieurs ouvrages très différents par leur ambition littéraire, leur genre, leur sujet et leur facture lui avaient été proposés ; parmi cette pléiade de livres, c’est finalement le vôtre, Madame, qui a été retenu.

Il est vrai qu’en choisissant d’écrire un roman sur le thème de la Résistance et en articulant votre récit sur la mémoire d’un témoin de cette période mouvementée, vous n’avez pas choisi la facilité, mais grâce à votre talent de romancière, habile à faire dialoguer les souvenirs et la chronique, vous avez su esquiver les pièges qui se présentent souvent à ceux qui s’emparent d’un sujet aussi délicat.

Sensible à cette qualité majeure, le jury du Prix Marcel Aymé a apprécié l’humanité avec laquelle vous avez campé vos personnages, notamment les deux femmes qui sont au centre de votre livre – la mère et la fille –, personnages attachants, modestes, anti-héros par excellence, qui sont entrés en résistance tout simplement par vertu et par devoir, sans être portés par une quelconque idéologie.

De la même manière, le jury a été sensible à l’ancrage de votre récit dans une géographie jamais explicitement nommée mais toujours précisément décrite qui s’impose aux lecteurs et prend une dimension quasi mythique ; ainsi en est-il de la grande falaise si souvent escaladée et franchie, lieu de passage obligé, couloir de tous les dangers, porte étroite conduisant à la frontière dont le tracé abstrait aux milieux des rochers et des sapinières devient le chemin de la liberté.

De plus, le regard exact et dépourvu de toutes références régionalistes que vous portez sur la campagne, les paysages et les saisons a été remarqué car il sait s’affranchir des détails inutiles et tendre vers l’essentiel, c’est à dire vers l’universel.

J’ajouterai enfin que j’ai personnellement apprécié la poésie de certaines de vos pages et votre écriture qui oscille entre la musicalité des souvenirs et la tonalité neutre, presque silencieuse, du récit journalistique. C’est cette dualité formelle qui donne à votre roman un charme particulier fait de demi-teintes, ce que vous appelez si joliment “ l’ombre de l’aube ”.

Je ne voudrais pas terminer cette courte adresse sans mentionner le bel hommage que vous rendez également à nos voisins et amis suisses qui eux aussi connurent durant la guerre le poids et les ambiguïtés des frontières mais qui, dans le cadre de votre livre, sont autant de figures exemplaires.

Les Presses du Belvédère qui œuvrent à la diffusion de la littérature frontalière sur les deux versants de l’arc jurassien ont eu raison de publier votre beau roman, Madame. Nous les félicitons chaleureusement et vous avec elles.